De la figuration à la symbolisation de l’Indicible de L’Adolescence par la médiation groupale Expression corporelle….


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Avec mes sincères remerciements à ceux qui m’ont permis de mener à bien ce travail  de recherche :

B. Chouvier. R. Roussillon & K. Nassikas.


 Les remaniements corporels, narcissiques et objectaux chez l’adolescent en souffrance psychique m’ont amenée à mettre en chantier une étude portant sur les enjeux  pour ces adolescents en voie de ré-organisation de leur expérience subjective, de l’immersion dans un atelier à médiation Expression Corporelle. 

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« Non seulement je ne sais pas ce que j’ai, mais je sais pas ce que je suis.

Aux toilettes, je me suis levée du siège et je me suis collée debout le nez contre la glace et j’ai décidé que je me regarderais jusqu’à que je sache ce que je suis.

Je me suis posé des questions. Je me suis fait une Liste.

Est-ce que je suis une femme ? Non.

Est-ce que je suis une fille ?     Non.

Est-ce que je suis un garçon ?  Non.

Est-ce que je suis une enfant ? Non. »

Stéphanie. Des Cornichons au chocolat

                                                                                      

« Le Sujet est donc transitionnel »

René Roussillon

« Le corps et la parole sont les mondes d’une invention humaine rendue nécessaire par l’émoi originaire qui instaure notre vie subjective »

Antonio Andreoli


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Champ et objet de recherche

 

 Champ de recherche : Espace transitionnel et médiation groupale Expression Corporelle

 

         Mon champ de recherche se situe dans la transitionnalité groupale par la médiation Expression corporelle, en ce qu’elle peut ouvrir à une potentielle symbolisation primaire en lien avec la mise en acte du mouvement, de l’appropriation spatio-temporelle, corrélativement à l’échange intersubjectif avec l’autre, les autres, dans cette dimension de reliance sensori-motrice et gesto-posturale puis ce qu’elle convoque en deçà. Ce dispositif tenant compte de la mise en mots des éprouvés tend à une symbolisation secondaire par « le dire de Soi ». L’autre aspect de cette symbolisation secondaire s’étoffe sur la représentation du corps groupal parlé sous forme d’images métaphoriques.

 

 Objet de recherche : De la médiation groupale Expression corporelle avec des adolescents en souffrance psychique.

 

Nous savons que l’Adolescence re-questionne des remaniements liés à l’expérience pubertaire, réaménagements corporels, narcissiques et objectaux. Cette médiation Expression corporelle pourrait permettre à l’adolescent de se ré-organiser, grâce à un processus de déliaison-reliaison, à partir de l’expérience fragmentée d’un corps et d’une identité en bouleversement. L’adolescence démobilisant les assises narcissiques et objectales du sujet, il va devoir aller chercher des repères nouveaux afin d’aboutir au processus d’ « Adolescens » selon le terme de P. Gutton (2002), « ce processus étant concevable comme processus psychique pubertaire d’innovation et de réorganisation ». Dès lors, la « crise adolescente » dans sa réactualisation de l’expérience archaïque du sujet et sa nécessaire transformation configure un processus de destruction/ création.

Par le biais du jeu corporel, de la créativité singulière et groupale, l’adolescent pourrait s’approprier subjectivement son corps en changement, pour tenter d’actualiser dans l’intersubjectivité transitionnelle de la médiation corporelle, ce qu’il ne peut que difficilement expérimenter dans sa vie quotidienne.

L’objectif de ce mémoire est d’aller vers une théorisation psychodynamique d’un modèle d’expression corporelle spécifique et de son utilisation dans l’accompagnement d’adolescents en souffrance.

   Revue théorique de la question

 Médiation artistique et Médiation thérapeutique

 Tenant à faire lien entre médiation thérapeutique et langage du corps, jusqu’à ce jour les médiations thérapeutiques ont souvent été proposées à des patients psychotiques ou présentant des pathologies narcissiques identitaires. Le recours aux médiations permet, en effet, d’engager un travail thérapeutique avec ce type de patients en deçà des processus de symbolisation secondaires vectorisés par les mots. Les enjeux de ce dispositif se situent du côté d’une possible inscription, dans le travail du médium malléable, d’expériences primitives, non inscrites dans l’appareil du langage ; étant donné que ces dernières sont expérimentées avant l’apparition du langage, elles peuvent justement s’inscrire selon des modalités autres que langagières tel le langage du corps, le langage de l’affect et  la mise en jeu de la sensori-motricité.

Pour une brève histoire de la médiation …

Le parcours historique de la médiation s’articule autour de la théorie winnicottienne de la transitionnalité. La première médiation introduite dans la psychanalyse revient à Anna Freud et Mélanie Klein, ce autour du dessin avec des enfants en mal de verbalisation.

D.W. Winnicott (1971.b) a introduit l’invention du Squiggle, Squiggle dont l’originalité dans une technique spécifique du dessin en psychothérapie, consiste à intégrer transfert et contre-transfert : plus précisément, l’ajout d’éléments par l’enfant au gribouillis initial de Winnicott s’effectue en fonction du transfert sur l’Autre, psychanalyste, et réciproquement, la transformation par Winnicott du gribouillis de l’enfant relève de son propre vécu contre- transférentiel. Nous sommes bien là dans le champ du transitionnel.

            Dans le même esprit et ce en lien avec mon travail, je citerai Gisela Pankow (1914-1998) Marion Milner (1955) et Henri Maldiney (1993). En effet, Gisela Pankow apparaît comme un des précurseurs du recours aux médiations thérapeutiques par sa théorisation du modelage avec des patients psychotiques en tant que méthode de structuration dynamique de l’image du corps, de réactivation d’expériences corporelles irreprésentables ainsi que du lien à l’objet primaire dans le lien transférentiel patient-thérapeute et comme support au langage verbal. « Le processus thérapeutique de modelage consiste à reconstituer une image du corps dissociée, sans lien entre les différentes parties et le tout, en travaillant à partir de fragments de l’expérience du corps, pour les intégrer comme parties à la totalité de l’image du corps. Il s’agit donc de créer un ou des phantasmes, c’est à dire des images dynamiques du corps qui rendront possible une structuration de l’image du corps auquel le thérapeute donne des limites. Le rôle essentiel des médiateurs dans la thérapie consiste à devenir un support pour la mise en mots, en suscitant des images dynamiques du corps et des phantasmes structurants »[1].

Les dispositifs de médiations à visée culturelle et /ou artistique ne sont fondés ni sur l’exploitation du transfert ni sur une interprétation des processus à l’œuvre, mais leurs enjeux concernent un accompagnement du travail des productions, ainsi qu’une centration sur la capacité de créer et de transformer les formes, sans décryptage du sens des productions.

 « Ces ateliers à création se présentent donc souvent comme ouverts […] ils se situent plutôt dans la filiation de H. Prinzhorn (1922) dont la théorie de la Gestaltlung se fonde sur la pulsion d’expression, définie comme le besoin de créer des formes, envisagée par Prinzhorn comme auto thérapeutique, en deçà de tout cadre thérapeutique. Ces ateliers à création ne relèvent donc pas d’une pratique de psychothérapie analytique, mais ils peuvent enclencher une dynamique de symbolisation »[2].

Je vais maintenant définir ce qui fonde les référentiels conceptuels principaux de la médiation thérapeutique.

  1.   Kaës (2002) propose six questions fondamentales aux figures de la médiation :

1- Toute médiation interpose et rétablit un lien entre la force et le sens, entre la violence pulsionnelle (inhérente au processus d’adolescence) et le sens, entre violence pulsionnelle et une figuration qui ouvrirait  la voie à la parole et à un échange symbolique. La médiation comme lien transforme conjointement et corrélativement l’espace intrapsychique et intersubjectif.

2- Toute médiation implique une représentation de l’origine, ou renvoie à une scène ou des origines. Elle dit quelque chose de ce qui relie un ensemble de sujets à un principe ou à un espace originaire dans lequel se pose la question de la place du sujet entre deux termes, principalement entre « mère et père » ; «  entre deux-deux ».

3- Toute médiation s’inscrit dans une problématique des limites, des frontières, des filtres et de passages. La représentation topique de l’appareil psychique avec ses lieux, ses limites internes et externes, rencontre sans cesse la nécessité de penser les médiations qui en assurent les échanges. Le concept du Moi et du préconscient, la catégorie de l’intermédiaire fournissent  les premiers éléments dans le champ de la psychanalyse. Le concept de Moi-Peau et celui d’enveloppes psychiques  proposés par D. Anzieu  (1974/1976)  nous ont apporté une valeur heuristique et d’une grande portée clinique.

4- Toute médiation dans la pensée de R. Kaës s’oppose à l’immédiat, dans l‘espace et dans le temps.

 Elle serait une sortie de la confusion des origines. Coextensive au processus de symbolisation, elle suppose un écart, une fracture réparable. Dans l’ordre intersubjectif, la médiation est écart et passage de l’Un dans l’Autre, et à plus d’un Autre. Dans ce passage, comme dans l’espace intrapsychique, surgit la question de l’origine du sujet et des liens qui le constituent.

5- Toute médiation suscite un cadre spatio-temporel. Elle génère un espace tiers et corrélativement une temporalité qui exprime une succession entre un avant et un après, entre l’absence et la présence, c’est-à-dire entre une origine et une histoire. C’est dans cet espace-temps de la médiation que s’inscrivent les enjeux des processus de transformation.

6- Toute médiation s’inscrit dans une oscillation entre créativité et destructivité : c’est de cette oscillation que témoignent les phénomènes transitionnels. La médiation permet au sujet d’explorer, sans s’y perdre l’espace interne et externe, puis l’espace singulier et l’espace commun et partagé.

Par ailleurs, « Le groupe est un moyen et le lieu d’un travail psychique qui fabrique des médiations entre les espaces psychiques ; le groupe à médiation qualifie une technique destinée à mobiliser explicitement des processus psychiques, des moyens ordonnés à une finalité.[…] Le recours à ces médiations s’effectue le plus souvent là où la parole s’avère insuffisamment disponible pour ses membres et particulièrement lorsque plusieurs modalités d’expression -le corps, la sensorialité, le geste- sont mobilisables dans leurs rapports avec la parole, celle-ci restant la visée suprême de la médiation »[3].

L’utilisation des objets médiateurs dans les groupes thérapeutiques est en constante correspondance avec le processus de création. C’est d’abord la créativité qui est mobilisée, aussi bien celle des thérapeutes que des patients. La créativité primaire telle que la définit DW. Winnicott, constitue la trame psychique de l’investissement. Elle se prolonge par une insistance accrue sur la dimension ludique de la relation au monde de l’altérité et au monde de l’extériorité. Sans la capacité créative primaire et la tonalité affective spécifique au jeu, le travail médiateur perd toute son efficacité. La seconde caractéristique essentielle est la présence de la capacité de production et de réalisation d’un objet. Même sous la forme la plus minime, une production est nécessaire pour que soient mises en œuvre les forces transformatrices de la médiation. L’objet médiateur est un vecteur de transmission spécifique. Le groupe est capable de faciliter, de développer et d’amplifier la créativité, dans la mesure où lui-même condense en son sein une expression représentative et représentante de l’expérience groupale du sujet. C’est ce double mouvement qui caractérise la fonction contenante propre au travail de médiation.

  1. Chouvier dégage à partir de là les opérations signifiantes de la médiation : «  L’ensemble des données […] se réfère aux configurations les plus archaïques de la symbolisation et en délimite le registre originaire»[4]. Il en décline les lignes directrices en distinguant trois modalités décisives dans la mise en jeu de la médiation :
  • la fonction psychique concernée spécifiquement par tel ou tel évènement survenant dans le groupe.
  • Les actes symboliques déployés dans la pratique clinique et qui ont une valeur propre et autonome puisqu’ils sollicitent précisément tel ou tel moment du processus.
  • L’élément premier de structuration de l’appareil psychique qui est l’héritier direct des processus originaires.

La présence de cet intermédiaire qu’est l’objet médiateur plus ou moins brut ne constitue pas la médiation en soi. Il offre seulement le support à partir duquel elle pourra advenir et faire exister le sujet. Les groupes à médiation mobilisent la créativité potentielle. Le travail créateur ne prend sens qu’à travers la capacité créatrice et la tonalité affective spécifique du jeu que le sujet met en mouvement.

L’objet médiateur sollicite le faire, l’action. Cette production aboutie ou non met en jeu les forces transformatrices de la médiation. A condition de considérer que toute étape de la réalisation de l’objet est une élaboration psychique pour le sujet, nous comprenons alors que Faire puisse être une façon de Dire. Autrement dit, « la pensée s’actionnalise en même temps que l’action s’internalise comme une forme de pensée » (B. Chouvier, 2003, p.17).

            La médiation s’articule donc entre le Faire et Le Dire. Elle se propose comme support projectif des vécus affectifs qui traversent l’imaginaire groupal. Exprimer quelque chose suppose de mettre au dehors de soi de l’internalité. La projection est un mode de défense qui permet à un sujet de projeter désir et angoisse sur des personnes et/ou des objets. Ainsi, dans un groupe médiatisé, le sujet se saisit soit de l’objet/réceptacle, soit des thérapeutes, soit des autres participants pour exprimer d’intenses affects ou scénarios fantasmatiques. Tout cela suppose que la médiation se déploie dans un lieu suffisamment contenant, fiable et souple, autorisant des allées et venues entre phases d’illusion/désillusion et de maîtrise/lâcher prise.

            Afin de faire transition avec le paragraphe suivant, je ferai un bref détour par ce que nomme A. Eiguer (1995) « La folie groupale et le recours au corps pour pouvoir Penser ». Reprenons certaines expressions du langage courant comme par exemple « les membres d’un groupe », « remembrement », « le corps social » qui témoignent de la quête désespérée d’une corporéité, du désir de donner à ces rassemblements humains une structure inter-fonctionnelle et une cohésion. Rappelons également les expressions « esprit de corps », « faire corps », « coude à coude », « à corps et à cris ». Dans cette démarche de resserrement, l’efficacité de la métaphore langagière fait appel à une unité corporelle imaginaire qui aura un prix à payer : celui du démenti de l’incomplétude corporelle, de la différence sexuelle et de la finitude.

            Aussi, le fonctionnement du narcissisme corporel est inextricable au corps érogène, la pulsion s’étaye sur l’autoconservation et le corps érogène est sollicité en permanence dans le but de maintenir son édifice, de relier ses parties. Par ailleurs, le narcissisme corporel est indispensable à la constitution du groupe.

  1. Bleger (1967) ne disait pas autre chose du cadre : il héberge tout ce que le patient garde de plus archaïque et de plus intime. Toutefois, l’examen des rapports corps et groupe ne s’y limite pas. La thérapie étant centrée sur la parole, l’expression corporelle, gestuelle ne peuvent toutefois pas en être exclues. Les occulter reviendrait à oublier que le corps pulsionnel est la condition même de la représentance.

Le corps en groupe s’avérera non seulement une source riche d’informations, mais aussi le lieu d’un langage hautement symbolique, qui nous met au défi de trouver les moyens aptes à le décrypter. Une autre idée apparaîtra comme discutable, celle qui postule que le corps n’exprime qu’un impensable en mal de « mentalisation ».

Les thérapies corporelles témoignent en effet de la potentielle mise en route de sensations nouvelles puis de la possibilité de les nommer à un Autre (thérapeute) et /ou d’Autres (le groupe) de sorte à ce qu’elles deviennent pensables.

  • La médiation corporelle

             Nous ne pouvons commencer ce paragraphe sans faire référence à la pratique de l’hypnose par S. Freud. Lorsqu’il ouvre son cabinet à Vienne le 25 Avril 1886, il en vient à utiliser uniquement l’hypnose, délaissant l’électrothérapie, pour précisément utiliser « sans artifices » cette même technique propice à la suggestion. S. Freud met en place la méthode cathartique, consistant en l’usage de l’hypnose directe alors que la patiente est en état hypnotique, avec parfois une pression pour le moins symbolique sur le front, jusqu’à la reviviscence de souvenirs enfouis en lien avec les symptômes présentés. La pratique de Freud évolua et, conceptualisant la psychanalyse, il mit l’hypnose quelque peu en veille dans sa pratique, sans toutefois l’abandonner puisqu’il la pratiquait encore en 1924. Cependant, S. Freud convenait que l’hypnose ne pouvait pas être applicable à tous (chaque personne n’ayant pas la même suggestibilité), alors que selon lui, la psychanalyse était une méthode universelle.

« L’hypnose permit cependant à Freud d’affirmer deux grands principes : l’hypnose lui permet d’une part de formuler l’hypothèse de l’inconscient et d’autre part de conceptualiser le notion de transfert »[5].

            Par ailleurs et ce, parmi leurs formes les plus élaborées, les thérapies à médiation corporelles nous viennent de F. Perls (1972) et la Gestalt-thérapie. La Bioénergie a été crée par W. Reich (1945) et A. Lowen (1967), dissidents de l’orthodoxie psychanalytique. Le recours au corps, s’il n’exclut pas radicalement le langage, est associé à une révolte contre la primauté du discours dans la psychanalyse classique. Pour W. Reich, l’inconscient est tout à la fois corporel et psychique. Faire parler le corps serait faire parler l’inconscient. Malgré leur aspect manifestement anti-analytique, ces thérapies qui se réclament de Reich sont, à travers ce dernier, lui-même héritier de Freud, de filiation freudienne ; il s’agit de  « Rendre la parole au corps ». L’on pourrait s’étonner du succès de ces théories devant la pauvreté de leur élaboration théorique, mais cela est probablement dû, comme le fait remarquer P. Fédida, à notre contexte socio-culturel marqué par des idéologies du salut et de la conservation. Dans l’expression corporelle, il s’agit de « Remettre le corps en texte », « Prendre le corps à la lettre »  tel nous le dira J. Lacan.

L’expression corporelle ne se recoupe pas forcément avec les techniques californiennes. Elle leur emprunte éventuellement des techniques mais participe du fait du corps comme la voie d’une potentielle symbolisation d’éléments psychiques enkystés, non actualisés.

            Ce langage du corps intéresse non seulement les praticiens mais aussi les chercheurs en psycho-sociologie qui ont tenté de décrypter l’expression des émotions au regard du visage puis des mains. Les différentes parties du corps ont été inventoriées et hiérarchisées en fonction de la quantité d’informations qu’elles peuvent émettre. Le langage du corps a été décodé sur une simplification de celui-ci, simplification ne tenant pas forcément compte du contexte de son expression ni de son / ses interlocuteurs: corps émetteur de signaux ; « corps sémaphore ».

Par une telle réduction, l’essentiel de son langage n’est-il pas perdu ?

Pour E. Decroux : « le mime ne produit que présences qui ne sont point signes conventionnels. Et, s’il lui arrivait de produire de tels signes, il en mourrait » [6] .

            En effet, le corps ne parle pas par signaux. Il est porteur d’une symbolique qui renvoie elle-même à une histoire.

Lorsque dans un groupe d’expression corporelle, des improvisations se cristallisent sur certaines positions privilégiées -couchée, fœtale- ou debout dans une posture élancée (phallique), il reste à s’interroger sur cette symbolique corporelle au sein de la dynamique groupale et compte-tenu des contenus intrapsychiques et intersubjectifs en jeu à ce moment là au sein du groupe. Elle n’est pas une symbolique de l’ordre du paralinguistique.

  1. Kristeva le précise : «une sémiologie du geste devrait transgresser le système code-message-communication, ouvrir la voie à une sémiotique qui implique un élargissement et une révision du modèle linguistique »[7]. Le geste n’est pas représentation, ni traduction d’un concept.

            Aussi, l’expression corporelle peut être présentée comme une thérapie encore faut-il en déterminer à quelles conditions elle peut l’être. Il arrive qu’elle soit envisagée sur un mode « recouvrant » : restructuration du schéma corporel, restauration de l’image du corps, découverte réconciliante du fonctionnement sensori-moteur, sentiment euphorisant de son existence physique, plaisir au jeu musculaire et articulaire, exploration de sensations nouvelles, oubliées ou méconnues. Le sujet peut éventuellement reconstruire une image plus gratifiante de lui-même, éprouver une aisance toute à la fois corporelle et relationnelle.

            D’après C. Pujade-Renaud, « L’expression corporelle vise plus explicitement la mise à nu d’un corps qui n’est plus réduit au fonctionnel. Elle est utilisée pour amorcer une régression relative, faire tomber des défenses. Apparaît alors un corps plus proche de la pulsionnalité, de la sexualité et de la violence. […] Il n’est pas certain que l’expression corporelle puisse répondre à ces interrogations qui questionnent des expériences anciennes de plaisirs d’ordre pré-génital, de peurs voire d’expériences traumatiques, d’angoisses.[…] Prétendre répondre à la demande première de « libération » que porte le sujet n’est pas sans poser problème. Vouloir retrouver, même partiellement, la jouissance, la fausse innocence, la spontanéité mythique dans les expériences régressives d’une séance d’expression corporelle, vouloir retrouver le corps de l’enfance ne s’opère pas sans souffrance »[8].

Afin que le cadre et la dynamique des jeux d’un groupe à médiation corporelle fonctionnent, ils doivent en partie permettre au sujet de:

  • Recharger narcissiquement les aires sensorielles, toniques et musculaires du sujet, nourries par le narcissisme en miroir des autres membres du groupe.
  • Replacer en « orbite » les circuits signifiants de l’espace, ceux qui sont les plus primitifs : sensations et perceptions tactiles du chaud/froid, du lisse/rugueux, du mou/dur, du haut/bas…Ces signifiants seraient à la base de l’introduction de la logique des contraires, fondatrice de la pensée des catégories, puis de la symbolisation (Anzieu, 1987 ; Gibeault, 1989 ; Eiguer, 1992). Autant l’autiste et le psychotique sont submergés par des sensations auto-engendrées, témoins de micro-traumatismes excitants et anarchiques, autant le névrosé les a fortement clivées. Pareillement, le corps porte les marques de blessures et de deuils enfouis
  • Erotiser par la parole, le corporel retrouvé.
  1. Allouch (1995) préfère à l’expression « thérapie à médiation corporelle » celle de thérapie par « les techniques du corps », cette formulation revenant à M. Mauss (1934). Ce passage par la notion de technique marque l’illusion du corps en tant que réalité immédiatement saisissable n’appelant pas de détour symbolique. E. Allouch met en relief l’effort de théorisation de M. Mauss pour montrer que le corps ne devient réellement un être-corps, une corporéité animée par un « Moi-corps » qu’à travers des techniques propices à l’assimiler à un objet culturel à part entière. Pour M. Mauss, l’acte corporel relève de la vie symbolique au même titre que les actes plus élaborés de la vie sociale (acte religieux, juridique, actes de la vie en commun).

Les techniques du corps ne sont autres que des médiations culturelles à travers lesquelles la perception s’organise et les sens se constituent. Elles sont en marge du langage et des interdits.

            En ce sens, G. Rosolato développe l’idée qu’en dehors du fait commun partagé par toutes les communications analogiques « d’être en marge du langage, c’est-à-dire faire l’économie de la discursivité, de l’analyse rationnelle, de pouvoir se comprendre sans mots […] », la gestualité constitue de manière très spécifique « un terrain d’identification réciproque, proprement somatique et tactile qui soutient la relation fusionnelle, les adhésions collectives et les délimitations culturelles, avec les exclusions et les rejets qui en découlent au négatif . Certes, le langage peut avoir ces mêmes fonctions. Mais la gestualité a une emprise parce que corporelle, visuelle, kinesthésique et cutanée, tactile, elle nourrie des fantasmes d’union vitale avec la mère, aussi bien que des idéaux fusionnels collectifs » [9].

  1. Andreoli nous propose une théorie de la médiation corporelle du changement en psychothérapie sur une conception psychosomatique de la pensée et du subjectif, qui trouve dans le fantasme de la scène primitive la médiation créatrice entre le corps comme histoire et le corps comme investissement. Il considère ainsi le corps comme « organe sensoriel psychique du Moi » et articule le problème de la conscience psychique du corps au thème du Moi comme structure et Moi, comme coordonnée d’organisation de l’appareil perception/conscience. Dans cette perspective, l’éprouvé corporel se rapporte à la mémoire, se fait matière du fantasme et du désir et assume une caractérisation qui lui permet de prendre valeur et qualités subjectives.

Il y a donc une immense richesse enkystée dans le corps, l’histoire somatique d’un drame qui est consignée à la façon de sentir ou de ne pas sentir chaque partie de notre corps.

  1. Andreoli propose que « le but de la psychothérapie à médiation corporelle n’est jamais de parvenir à un changement donné, mais plutôt à une transformation qui puisse amadouer ce qui, dans notre corps, l’entrave et l’empêche de vivre cette potentialité créative à laquelle l’acte d’amour qui donna naissance l’avait promis » [10].
  • Le Langage du corps

 

Le corps a toujours été présent dans les préoccupations de Freud. S’il a pu se dégager de ses « sympathies biologisantes » initiales (dont on trouve le témoignage dans sa correspondance à Fliess), c’est grâce à la collaboration des hystériques, co-fondateurs de la psychanalyse, et qui, à l’époque où Freud créait la psychanalyse, utilisaient largement leur corps comme support signifiant. C’était l’époque de l’hystérie de conversion ; le corps fonctionnait comme un texte que Freud tenta de déchiffrer. Les expériences thérapeutiques de Freud qu’il décrivit dans ses « Etudes sur l’Hystérie » (1895) en démontrent ses recherches. Cet aspect de la psychanalyse est bien connu et « le langage du corps » est souvent devenu synonyme de symbolisme corporel.

«  Si Freud dans sa première période appliquait son herméneutique au déchiffrage de textes, soit corporalisés comme dans l’hystérie, soit mentalisés comme dans les rêves, il s’aperçut vers 1910  que ces textes, s’ils véhiculaient de façon cryptique des histoires anciennes et constituaient ainsi en quelque sorte des récits, étaient aussi sans leur actualisation des paroles, ou plutôt des actes paroliers, dont le sens avait à voir avec la situation présente. L’interprétation de l’énoncé grâce à la prise en considération du transfert devenait une interprétation de l’énonciation. Cette nouvelle attitude modifie donc l’acceptation de «  langage du corps » : tout langage, et non seulement celui de la conversion hystérique est langage du corps, comme toute action, tout mouvement, le langage vivant est toujours le produit d’un corps parlant »[11].

            La participation active et structurelle du corps par son sentir est abordée par S. Freud dans ses réflexions concernant l’affect : « Dans certains états affectifs, on croit pouvoir remonter au-delà de ces éléments et reconnaître que le noyau autour duquel se cristallise tout l’ensemble est constitué par la répétition d’un certain évènement important et significatif, vécu par le sujet. Cet événement peut n’être qu’une impression très reculée, faisant partie de la préhistoire, non de l’individu, mais de l’espèce. Pour mieux me faire comprendre, je vous dirai que l’état affectif présente la même structure que la crise hystérique, qu’il est constitué par une réminiscence déposée »[12]. Aussi, Freud affirmera que « le moi est avant tout un moi corporel […] finalement dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. Il peut être considéré comme une projection de la surface du corps »[13].

  1. Aulagnier (1975), qui distingue le processus originaire du processus primaire (résultat du refoulement), a forgé le terme de pictogramme pour qualifier ces premières expériences ; il s’agit de cette sorte de « corporéisation figurative » où l’objet et la zone complémentaire sensorielle sont indistincts. Le psychisme reçoit, selon l’auteur, les effets de cette rencontre et ceux-ci sont la seule réalité qu’il reconnaît : « un éprouvé de notre corps occupe la place que plus tard occupera la mère : au Je Anticipé fait donc pendant « une mère anticipée » par un éprouvé du corps »[14]. L’ensemble de ces écritures figuratives constitue le processus originaire qui reste en deçà de toute représentation et des processus primaires puis secondaires. La question qui reste ici ouverte est celle de l’étanchéité entre l’originaire et le primaire.

Les travaux de G. Haag et D. Houzel tentent de montrer les passages qui peuvent se construire de l’un à l’autre ; ceci se fait par l’intermédiaire de la théorisation kleinienne et d’une lecture quasiment cognitive des attitudes autistiques comme étant des rudiments fantasmatiques entrant dans le sens de la communication. P. Aulagnier (1986) reconnaît aussi cette possibilité de passage ; il s’agit des « sensations à source somatiques non autistiques ». Elle considère ces dernières comme « la manifestation fugace de l’affect résultant d’une rencontre entre le sujet et un événement vécu par la psyché comme un cataclysme […] Ne reste alors de ce monde que l’effet somatique qui n’est pas figurable que par le seul processus originaire »[15] .

Le sentir est ici perçu comme le reste d’une trace qui ne peut se constituer comme telle par les processus psychiques ; cela demeure ainsi à cause du cataclysme de ceux-là par le biais de la rencontre avec l’événement, c’est-à-dire par l’effet traumatique de celui-ci. Ce qui reste ainsi hors du dicible pourra être repris dans le travail psychique de l’après-coup sous forme d’hallucination ; le sujet projette à l’extérieur l’agent de désorganisation de l’ordre régissant son organisation somatique, ainsi que les réponses de celle-ci.

Le terme d’affect importé en France par les œuvres de Freud, ne peut coïncider avec celui du sentir mais garde beaucoup d’affinités avec lui par sa fonction de représentance du corporel dans le psychisme. L’affect a tendance à s’autonomiser comme une « valuation » du choc de la rencontre de l’objet avec le sujet, c’est-à-dire des échanges permanents de celui-ci avec l’environnement autre par l’intermédiaire du corps, celui-ci étant perçu par le sujet.

Grâce à l’avancée théorico-clinique de certains chercheurs et praticiens notamment dans le champ psychosomatique et celui « du langage de l’acte », le langage du corps a foncièrement évolué.

Dans le premier cas, c’est bien la scène du corps qui « a son mot à dire » et dans le second l’acte, Faire a visée de Dire en tant qu’acte messager.

 Le champ psychosomatique a été développé par de nombreux auteurs, avec toutefois des points de vue divergents. Je n’en citerai que quelques uns sans toutefois occulter l’apport heuristique de ceux que je ne mentionnerai pas ici : J. Mac Dougall, P. Marty, J.C. Nemiah, P.E. Sifneos, M. Fain, M de M’Uzan, M.C. Célérier, C. Dejours, R. Debray, J.Caïn, N. Dumet, R. Roussillon, A. Brun, C.Smadja.

Je ne développerai pas plus avant la question de l’approche psychanalytique des troubles psychosomatiques, ni celle du « langage de l’acte » au risque de m’éloigner de mon champ de recherche. Toutefois, l’adolescence et particulièrement la puberté qui se manifeste comme un visiteur inattendu sur fond de latence linéaire constitue « un moment psychosomatique majeur qui relie en un nœud serré quelque chose de profondément archaïque […] à des vestiges d’une première organisation œdipienne, tout en esquissant les contours d’une génitalité adulte inédite »[16].

  • Le corps de l’adolescent

 Birraux (1990) définit le processus de la puberté comme engageant l’adolescent dans un triple remaniement :

De la relation avec son corps propre, le bouleversement somatique lui impose un corps étranger et nécessite un travail de reconstruction de la représentation du corps ; la représentation du corps perdu de l’enfance n’est plus cohérente avec l’événement advenu. « Le corps d’enfance se mue en corps pubère […] La violence de cette mue et ses effets ont des valeurs traumatiques »[17].

De la relation avec sa sexualité, l’accession à la génitalité impose l’exigence de se distancer des objets œdipiens et des images infantiles intériorisées. L’objet incestueux n’a jamais été aussi menaçant puisque l’inceste est désormais possible et pourtant il ne peut pas être désinvesti sans mettre en danger la cohérence du Moi.

Le travail de la puberté se conçoit comme une appropriation d’un corps capable de procréer, en même temps que comme une réorganisation des logiques du plaisir sous le primat de la génitalité acquise. Le travail de l’adolescence se conçoit comme la réappropriation de l’histoire infantile dans un projet désormais sexué. C’est une nouvelle alliance, instable souvent menacée. « Avant le commencement de la puberté apparaissent des transformations qui amèneront la vie sexuelle infantile à sa forme définitive et normale. La pulsion sexuelle était jusqu’ici essentiellement auto-érotique, elle va maintenant découvrir l’objet sexuel. Elle provenait de pulsions partielles et de zones érogènes qui, indépendamment les unes des autres, recherchaient comme unique but de la sexualité un certain plaisir. Maintenant, un but sexuel nouveau est donné à la réalisation duquel toutes les pulsions partielles coopèrent tandis que les zones érogènes se subordonnent au primat du génital »[18].

Le travail de la puberté vient doubler le risque de rupture, car à la nécessité inhérente à l’individu de liaison du psychique et du somatique, s’ajoute celle, de continuité entre sexualité infantile et sexualité génitale.

Corps pubère et psyché infantile donnent en effet naissance à un sujet divisé.

A la puberté, le sujet se sent devenir propriétaire de son corps, sans être prêt pour autant à renoncer aux bénéfices d’une « copropriété ». Le corps a une histoire pré-sexuelle, une mémoire du plaisir qu’il va devoir intégrer désormais dans une histoire qui n’est plus l’affaire des autres mais la sienne. Le travail de la puberté consiste donc à trouver des solutions afin d’assurer la continuité du sentiment d’identité, pour faire en sorte que la division, la désarticulation potentielle n’induisent pas la rupture. Par ailleurs, le corps, dans ses changements a une dynamique interne qui n’est pas forcément psychique. Toutefois, le corps n’est pas réductible à un objet externe, et c’est sans doute ce qui le fait résister à toute tentative de définition, car ni la notion de « schéma corporel »[19], ni celle d’ « image inconsciente du corps »[20] ne contiennent à la fois l’essence et la substance de l’objet, ni à fortiori du sujet.

            Nous pouvons alors tenter de concevoir le corps pris dans un complexe trifonctionnel, mon travail de recherche va dans ce sens :

  • Le corps des besoins : le corps matériel, avec ses exigences élémentaires et ses besoins primaires.
  • Le corps du désir : corps érogène ou corps libidinal engagé, à cause de l’interrelation avec la mère, dans une autre logique de satisfaction ; c’est le corps qui organise les fantasmes, les parle ou les agit.
  • Le corps du symbole : représentant du sujet, identifiable, qui participe des échanges avec le monde extérieur, acteur de la scène sociale, engagé dans un langage.

Ces trois fonctions existent chez l’enfant, mais sont désorganisées à l’adolescence, conflictualisées avant de trouver leur nouveau sens.

Comme nous l’avons souligné, l’adolescent est engagé envers son corps dans une triple relation : réelle (spatiale et physique), libidinale et symbolique. Ces relations sont difficiles à isoler les unes des autres, et leurs manifestations sont souvent intriquées : par exemple la maladresse physique, la gaucherie sont autant le fait de la perturbation des repères spatiaux que d’une fragilisation de l’identité qui, dans sa constitution, implique aussi les deux autres fonctions. De même, à l’hyperinvestissement du corps comme objet, l’on reconnaît à la fois une dimension libidinale, un aspect symbolique, mais aussi un mouvement de défense contre l’éprouvé de la réalité de sa fragilité en ses formes les plus archaïques.

C’est-à-dire que la réalité du corps est une réalité plus interne qu’externe ; réalité qui conjugue des plans d’appréhension de sa fonctionnalité pulsionnelle, diversifiés, constitués au cours du développement, accumulés comme des strates dont l’organisation est singulière, ordonnancée par la logique intime et essentiellement inconsciente du plaisir. Cette réalité du corps est condensée dans la notion de  « représentation du corps » ; elle rend compte du caractère composite de cette réalité. Ce concept de représentation couvre un domaine de définition perceptuel, et spécialement spéculaire, il renvoie à une qualité de mise en correspondance, d’ordonnancement plus adéquat à rendre compte du processus de construction du corps dans les registres conscient et inconscient, et de celui de son intégration dans le psychisme. Lorsque le jeune aborde l’adolescence, les représentations du corps sont l’aboutissement de procédures inconscientes. Le psychisme conscient n’en fait qu’une pellicule, une interface entre le monde intérieur de la réalité psychique et le monde extérieur, perceptible, sensible mais néanmoins peuplé d’énigmes et d’inconnues. Le travail de la puberté va consister en une intégration des représentations infantiles dans la cohérence d’une représentation qui donne sens au corps pubère.

La représentation du corps érogène se construit à partir des expériences de satisfaction ou d’insatisfaction du désir ; elles sont organisées autour des traces précoces de plaisir et de déplaisir.

A travers la puberté, l’adolescent vit une inquiétante étrangeté qu’aucune expérience antérieure ne peut rendre familière ; elle vient renforcer cet aspect « diabolique » du corps, au point de bouleverser les capacités de fonctionnement cohérent du psychisme, qui ne peut plus être en mesure de maintenir l’unité de sa subjectivité. L’adolescent vit donc systématiquement l’émergence de la sexualité sur un mode catastrophique, quelles que soient les réactions qu’il donne à voir. Cet événement sera d’autant plus dangereux qu’il réactivera des épreuves infantiles douloureuses et non cicatrisées.

D’après A. Birraux, « Somme toute, l’adolescent est confronté à un corps double : le corps de la petite enfance familier, omnipotent et dans lequel sont sédimentées les traces des expériences successives de plaisir et de déplaisir et les ancrages de satisfaction de la pulsion et d’évitement des tensions, qui sont en fait toute son histoire puis le corps pubère, nouveau, sexuel, non représentable parce qu’il est le lieu d’éprouvés inconnus, qu’aucun mot ne peut mettre en sens. […] L’issue favorable de l’adolescence dépend de la capacité à unifier ces deux corps, sous le primat du plaisir génital et de la complémentarité des sexes. Elle dépend donc de la possibilité de ne pas rompre la trame de son histoire : accepter son corps nouveau, et la logique du plaisir dont il est porteur, renoncer aux satisfactions infantiles, aux privilèges associés au corps de l’enfant, mais ce, au prix d’une identité qui se maintienne »[21].

Par ailleurs, le sentiment d’étrangeté qui est associé à la puberté, la perte des repères et des limites qui en découlent, amènent l’adolescent à traiter son corps comme objet externe à sa vie psychique. Tout se passe comme si les changements pubertaires attiraient le corps hors psyché, sur une autre scène. Ceci permet de trouver des solutions transitoires aux conflictualités internes, dont l’adolescent peut attribuer la responsabilité à l’Autre étranger qu’est « le » corps et non « son » corps.

Le corps est alors accusé de changements, permettant de maintenir en place fantasmes et recherche de gratifications qui entretiennent l’illusion de la continuité de l’enfance. Le corps devient le lieu de conflits internes, c’est le corps qui est le représentant, le témoin du conflit. C’est contre lui que vont se mettre en œuvre toutes les défenses dont dispose l’adolescent, dans une tentative de maîtrise du changement qui exprime la peur de grandir et le désir inconscient de rester enfant.

Je n’ai pas cité dans ce paragraphe les travaux de F. Richard, P. Gutton, R. Cahn qui seront repris dans mon élaboration théorico-clinique.

  • L’indicible de l’adolescence ou «  le corps traducteur »

Ce que j’entends par «  Indicible de l’adolescence  » fait référence aux travaux de K. Nassikas qui nous explique que « pour certains adolescents en souffrance, la rapidité de satisfaction que procurent le sentir et le faire corporels aux besoins urgents du corps tente à s’autonomiser et à délaisser les liens langagiers aux autres. Faire différer le besoin d’apaisement et attendre une réponse paraît insupportable. Au besoin urgent d’un témoignage d’apaisement seul le faire corporel semble répondre. C’est ce qui pousse l’adolescent à s’éloigner de toute demande qui pourrait passer par la parole et à s’autonomiser dans des langages sans lien avec elle » [22] .

Le corps est une source d’informations multiples de notre présence au monde. Nous nous informons constamment des nombreux « chocs » des rencontres de notre corps sensoriel avec son environnement interne et externe. Ces « chocs » sont en soi non connaissables ; nous les traduisons pour donner sens à la relation avec notre environnement et pour y survivre. Cette mise en sens va aussi vers l’autre direction : nous informons l’environnement avec et par notre corps, de nos diverses positions, valences et valeurs de notre présence au monde.

Cette position du corps comme scène du psychisme l’associe à un  « passeur » du dedans au dehors et inversement.

  1. Serres dans son ouvrage sur « Les cinq sens » déclare : « il faut sentir ou se nommer, choisissez. Le langage ou la peau, esthésie ou anesthésie. Le langage indure les sens » [23]. Cette apparente antinomie entre mot et sens ne signifie pas leur opposition mais la différence de niveau et de vécu de la position du sujet dans le monde ; ces deux positions sont dans une relation d’antécédence : notre savoir mental est construit par les fonctions de réflexivité psychique qui plongent leurs racines dans le savoir prédiscursif et préréflexif du sentir. Autrement dit, toute expression a une racine corporelle même quand il s’agit d’une expression parlée. Ce que l’on peut dire, pour rendre plus claire l’articulation du « savoir prédiscursif » du sentir avec la réflexivité psychique des individus, c’est que cette dernière fonctionne sur la prévalence du système des signes dans lequel domine celui de la langue. Cette prévalence a pour conséquences inévitables la défonctionnalisation partielle des bio-logiques (du corps et du sentir) et leur recodification sur le système des signes (linguistiques pour l’essentiel). Cette défonctionnalisation est partielle : les bio-logiques gardent une certaine autonomie qui s’exprime par les besoins du corps et par le sentir.

Nous pouvons définir les langages corporels des adolescents comme des tentatives d’une actualisation hallucinatoire et d’une repositivisation de l’absent dont l’absence et l’abandon n’ont pas été surmontés. Leur aspect répétitif ne leur enlève pas pour autant leur recherche de reconstitution d’une figurabilité psychique de l’Autre et de Soi. L’adolescence se présente par le corps et par les sentirs de celui-ci. La grande majorité des adolescents parvient à maintenir l’adresse du désir vers l’autre, malgré la détresse et l’urgence du besoin auquel le corps peut offrir une satisfaction rapide. Les langages corporels sont ici liés à la parole et la présence physique de l’autre est aussi négativisée et « absentéisée » dans les représentations psychiques prises dans les significations.

Plus précisément, « le corps de l’adolescent deviendrait  « passeur » voire « traducteur » de langages et par excellence le lieu d’expression de ses conflits identitaires et de sa dépendance aux adultes. Le corps permet à l’adolescent de donner à voir ses conflits ; en même temps, l’adolescent se réapproprie son corps activement. Ce travail de réappropriation active  s’exprime plus facilement par une mise en acte du corps propre via certaines attaques visant celui-ci  au détriment du pouvoir dire et ce envers ses proches et référentiels familiaux »[24].

L’indicible du langage chez l’adolescent renvoie à des éléments psychiques enkystés qui ne peuvent entrer dans le langage et finiraient par le détruire lui-même ainsi que le psychism

 Méthodologie de recherche

 

Choix de ma position de chercheuse au sein du dispositif

 

 Je me suis tout d’abord interrogée quant à la position que j’allais adopter : observatrice « directe », en retrait du groupe dans un processus de recueil de données écrites, ou observatrice participante dans une visée implicative ?

 J’ai opté pour le second choix car il me paraissait important de m’immerger dans ce jeu d’expression corporelle avec les adolescents afin d’expérimenter cette médiation. Par ailleurs, la position d’observatrice « directe » risquait, à mon sens, de susciter des angoisses persécutives et d’intrusion chez les adolescents étant donné que l’adolescence est un temps de fragilité psychique. Par ailleurs, les adolescents investis dans cette médiation corporelle y sont venus dans une visée « thérapeutique », tout au moins, espérant y trouver « un mieux-être ».

Aussi, je tiens à rendre compte de la dynamique processuelle corrélative du questionnement de ma position de chercheuse au sein du groupe, dont j’ai fait part à l’animateur de l’atelier : observatrice « directe » ou observatrice participante ? Mon interrogation n’a pu être entendable dans un : « Tout c’est toujours bien passé avec les autres stagiaires ». Dans l’après-coup, cet inentendable a pu prendre sens dans la mesure où certains adolescents plus  fragilisés  que d’autres auraient été particulièrement inhibés par ma position d’observatrice directe.

Plus avant, ces éléments me conduisent à l’analyse de « mes peurs » face aux adolescents dans une position d’observation directe en retrait du groupe, à celles que j’ai aussi pu induire chez l’animateur du groupe. Je mets ici en avant mes craintes d’intruser les adolescents par un regard potentiellement persécuteur, celui d’un juge surmoïque. Je tiens aussi à souligner la peur qu’a représentée mon arrivée dans un atelier institutionnalisé créé il y a trois ans et qui ne « devait pas changer » à savoir que toute stagiaire, dans une perspective de recherche clinique, doit rester participante quelle que soit sa dynamique de pensée. Par ailleurs, j’ai intégré cet atelier lors de la 5ième séance de l’année.

En termes de recueil des données, je prenais des notes le soir, « à chaud », suite à ces ateliers, acceptant de perdre des éléments de la dynamique groupale. Toutefois, il m’arrivait de sortir de l’instant de jeu afin de noter la chaîne associative verbalisée par les participants. Ceci m’amène à formuler que cette position ambiguë : tantôt du côté des adultes, tantôt du côté des adolescents, est inductrice d’un processus au sein du cadre. Je représente, par là, une figure transférentielle double au regard des adolescents. Dès lors, je puis être identifiée comme « même » et/ou en miroir, comme double ; adolescente qui joue avec les adolescents, et adulte, en tant que figure identificatoire dans ma démarche de recherche. Lors de mon arrivée au sein de cet atelier, je me suis présentée aux adolescents comme étudiante en Master 2 Recherche de psychologie clinique, sachant que mon travail porterait sur cet atelier. Toutefois, je leurs ai exprimé mon souhait de m’immerger au sein de cette médiation dans une visée implicative.  

Par ailleurs et ce en complémentarité de ma positon d’observatrice participante, j’aurais souhaité rencontrer, à l’issue de plusieurs séances de participation, chaque participant du groupe en entretien clinique à visée de recherche. Ce type d’entretien suppose une consigne (celle-ci étant circonscrite par les vécus subjectifs et intersubjectifs de chaque adolescent au sein de l’atelier Expression corporelle). Au sein de ce dispositif d’entretien contrairement à l’entretien clinique à visée thérapeutique, c’est le psychologue chercheur qui est ici demandeur. Parler d’entretien clinique de recherche, c’est en effet parler d’une thématique explicite. Ce temps n’a pas pu être posé du fait de l’éclatement du groupe ; certains adolescents en étant sortis et d’autres y étant rentrés sachant qu’il m’aurait fallu, de plus, solliciter les jeunes hors du cadre de l’atelier. Ceci pose la question de leur motivation incertaine, à mon sens, à s’investir dans mon cadre de recherche personnelle.

Cet atelier est un groupe ouvert qui accueille entre 3 et 7 adolescents de 13 à 25 ans. Il se déroule sur un temps hebdomadaire d’une durée d’1H30.

J’ai choisi de travailler à partir de 5 séances groupales, ces cinq séances portant sur un même groupe, quasi exclusivement féminin.

Par ailleurs, je tiens à noter que je rencontre les adolescents participants à cet atelier dans ce seul cadre même si j’ai accès à leur dossier médical, que je ne prendrai pas en considération dans ce travail. Il me paraît tout de même pertinent de souligner que la plupart des participantes, lors de ces cinq séances, sont suivies par le médecin endocrinologue-nutritionniste de l’institution pour des problèmes de surpoids. Ceci me laisse entendre en deçà un mal être corporel et psychique dans une féminité naissante.

Par conséquent, la méthodologie que j’utilise repose sur la méthode de l’observation clinique. Mon recueil des données s’est fait sur une observation participante, dans une visée implicative, c’est-à-dire relationnelle s’appuyant sur l’intersubjectivité. [25]

 

La théorie que je développe dans ce mémoire se base, en partie, sur l’élaboration d’éprouvés, de ressentis corporels et/ou affectifs, et de mes contre-attitudes en contact avec les adolescents et la médiation utilisée.

Cette modalité clinique abordée est à rapprocher de celle de la clinique psychosomatique. N. Dumet [26] précise que, dans cette clinique, le psychosomaticien va davantage élaborer par « son appareil à éprouver » que par « son appareil à penser ». Il va ensuite traduire les éprouvés en pensée.

A ce propos, S. Freud décrit en 1923 une organisation pulsionnelle qui assure la jonction entre le somatique, y compris les organes – (Il parle d’ « Organlust » ou plaisir d’organes)- et le psychisme (les représentations et les représentants des pulsions). Il édifie que « le Moi est avant tout un Moi Corporel »[27].

  1. Reich, dans ses travaux concernant « les cuirasses », dit que « les raideurs musculaires représentent une partie sensorielle du refoulement et non pas le résultat ou l’accompagnement de ce refoulement » [28].

L’autre aspect de la théorie que je mets en travail porte sur le passage entre symbolisation primaire référée à la figuration posturale et symbolisation secondaire contenue dans la pensée, la parole posée sur son éprouvé par l’adolescent puis la verbalisation d’images métaphoriques du corps groupal.

L’un des biais de ma méthodologie de recherche se fonde sur mon choix de ne pas mettre en questionnement la sous-médiation musicale associée à la médiation corporelle, fond sonore constitutif d’une enveloppe rythmique. Cette enveloppe rythmique n’est cependant pas sans effet, elle est inductrice de la spatio-temporalité et de la rythmicité du mouvement. Elle favorise la sensation sonore qui se propage en sensation interne, cénesthésique.

 Problématique et Hypothèses de recherche

 

Questionnements préalables à ma problématisation

 

Les premières réflexions qui me sont venues à l’esprit avant  mon recueil clinique ont convoqué ces axes de recherche préalables :

De quelle manière, dans le cadre de cette médiation, le langage du corps de l’adolescent lui permettrait-il de remettre en circulation sa problématique singulière, celle-ci se déconstruisant via les liens et les re-significations convoqués par l’intersubjectivité groupale ?

En quoi cette médiation groupale expression corporelle entrerait-elle en résonnance avec les temps originaires de la constitution du sujet adolescent ; temps qui assurent la primauté de l’ancrage corporel, et par là seraient susceptible d’organiser des changements de la réalité psychique de l’adolescent comme substrat d’individuation ? Pourrions-nous penser que cette médiation expression corporelle pourrait participer à une dialectique qui susciterait l’ordonnancement du schéma corporel, rétablissant l’adolescent par la mimo-gesto-posturalité groupale qui mettrait en résonnance « les images du corps de l’adolescent » ?

  Problématique

 Est-ce que l’indicible de l’adolescence lié à la déliaison entre corps et psyché pourrait se figurer par le langage corporel dans le cadre d’un groupe à médiation expression corporelle et donner accès à une symbolisation ?

 

 Hypothèses de recherche

 

3.3.1 Hypothèse 1 : Le modelage du corps de l’Autre mettrait en scène une transposition de vécus non actualisés du corps du sculpteur sur le corps du sculpté. L’expressivité des postures comme métaphorisation corporelle serait traductrice d’affects non élaborés, d’émotions non subjectivées, voire d’une part de Soi fragmentée. Elle constituerait une forme de narrativité corporelle.

 

3.3.2 Hypothèse 2 : L’articulation des jeux d’expression corporelle lors d’une même séance favoriserait les étapes d’un processus de différenciation/subjectivation à travers le passage du singulier au groupal. De ce fait, le sujet adolescent introjecterait le corps groupal comme métaphore d’un corps unitaire, retrouvé.

 

3.3.3 Hypothèse 3 : Par la médiation groupale expression corporelle, l’adolescent en souffrance psychique pourrait ré-organiser son image du corps puis recréer une érogénéité de son corps propre.

 

Je me dois de revenir en terme processuel sur cette hypothèse où le concept d’ « image du corps » me paraît trop restrictif et la notion d’érogénéité du corps, un peu trop hasardeuse quant à mon recueil clinique. En ce sens, je préfère reconduire mon hypothèse en référence à A. Birraux (1990) qui évoque « la représentation du corps » dans sa tri- dimensionnalité : celle du corps réel, libidinal et symbolique[29].

Voilà pourquoi, au terme de mon élaboration, je tends à remodifier cette même hypothèse :

            Hypothèse 3 : Par la médiation groupale expression corporelle, l’adolescent en souffrance psychique pourrait accéder à une représentation de son corps propre.

 

  Champ clinique

 

J’ai choisi de travailler sur une clinique qui serait davantage orientée vers une médiation thérapeutique que vers des « exercices éducatifs » trop cadrés qui occultent la potentialité créatrice de l’adolescent et du groupe sachant que chaque séance porte sur des jeux différents partant du contact et de la reliance corporelle vers des mises en scènes théâtrales dont le thème est induit par l’animateur. Ma clinique se fonde sur la Sculpturation du corps de l’Autre dans un processus de reliance des corps en jeu dans l’intersubjectivité.

 

4.1 Un groupe

Participants :

 Jodelle[30] : Jeune femme de 18 ans. Petite et ronde, Jodelle à les cheveux teinte acajou. Elle apparaît toujours souriante, légèrement maquillée, prenant soin de sa tenue vestimentaire. Au sein de l’atelier, Jodelle est très vivante, toujours prête à entreprendre un jeu et avenante envers les autres membres du groupe.

 Elle rencontre l’endocrinologue-nutritionniste de l’institution pour problèmes de surpoids et de boulimie, puis vient d’entreprendre un suivi individuel avec un psychologue de la structure.

Marie : Marie a 18 ans. Vêtue de jeans et de chemises longues qui cachent les formes de son corps, les cheveux noués en queue de cheval, elle ne semble guère se soucier de son image. Marie est très souvent en retrait dans le groupe, d’ailleurs elle baisse souvent les yeux. Elle participe aux jeux en me donnant l’impression de faire un grand effort. Marie est en suivi avec le même souci de surpoids, avec l’endocrinologue- nutritionniste de l’institution et rencontre en CMP extérieur un psychiatre.

Maëlle : Maëlle a 17 ans. Elle est blonde, a une allure gracieuse et dynamique dans des vêtements près du corps. Maëlle, pleine d’entrain et de présence, n’hésite pas à jouer et y prend un plaisir manifeste. Elle a été suivie précédemment en CMP extérieur dans le cadre d’une psychothérapie cognitivo-comportementaliste. Plus de suivi actuel.

Mickaël : Mickaël a13 ans. C’est un petit adolescent fébrile, dynamique et agile avec un continuel sourire en coin. Il me fait penser à une petite souris. Mickaël est investi depuis presque un an dans ce groupe en complément des entretiens individuels et familiaux au sein de la structure. Je note ici que Mickaël a mis fin à cet atelier lors d’un temps de « crise » en thérapie familiale.

  • Espace et lieu des séances

Cet atelier a lieu dans la salle de réunion où nous avons enlevé les tables, mis les chaises  en arc de cercle d’un côté de la pièce. Sur un pan de mur, il y a une bibliothèque avec des livres et autres documents. Cette pièce me semble trop exigüe pour un lieu d’expression corporelle, elle est froide et ressemble davantage à un bureau avec son éclairage trop vif qui gêne les yeux.

  • Recueil clinique

  1. Sculpturation du couple au groupe

 

Participants : Jodelle  1ière séance. Elle exprimera en se présentant aux autres membres du groupe, qu’elle a choisi d’intégrer cet atelier car elle est « timide » et attend de cette médiation qu’elle puisse l’aider « à avoir plus confiance en elle de sorte à pouvoir aller vers les autres ».

                      Marie  2ième séance

    Maëlle  4ième séance

    Mickaël  investi depuis presque1 an dans cet atelier

Alain, animateur, éducateur spécialisé à la PJJ, ne participe pas lors de cette séance.

Elisabeth, infirmière, co-animatrice, participante.

Moi- même dans une position d’observatrice participante, 1ère séance.

Déroulement de cette séance type:

  • Présentation des prénoms de chacun
  • Enoncé des règles de jeu  par l’animateur :

Confidentialité : ce qui se joue, ce qui se dit doit rester dans la cadre de cet atelier

Respect : respect de soi, de ses limites et respect de l’Autre

Responsabilité : garder la conscience de ce que chacun de vous fait dans l’ici et maintenant, puis réponse attentive à l’exercice suggéré, de même qu’une distance suffisante qui permettrait la verbalisation d’éprouvés de Soi.

Cet énoncé des règles de jeu pèche, à mon sens, par sa rigidité, restant trop près du projet, pensé et écrit par l’animateur. Cette définition trop théorisée du cadre me paraît difficilement entendable par les adolescents, ce qui risque de faire de cette démarche et du cadre « une mission impossible ».

Chaque séance commence par un temps d’échauffement d’environ cinq minutes. Il  consiste à marcher librement en chaussettes dans l’espace de la pièce de sorte à sentir son corps, ses membres, le contact des pieds avec le sol, sentir si des tensions sont éprouvées, où elles le sont, faire des mouvements pour s’étirer, regarder autour de soi, sentir sa respiration pour prendre conscience de l’ici et maintenant. Ensuite, nous retournons nous asseoir sur nos chaises afin de parler de nos éprouvés subjectifs : Temps groupal d’échanges de paroles.

Marie : « je me sens lourde ».

Mickaël souriant : «  je me sens bien ».

Elisabeth : « j’ai mal au dos ».

Maëlle : « j’ai mal au bras gauche ».

Jodelle : « j’ai chaud ».

Moi : « je suis fatiguée et contente d’être là ».

Tous les membres du groupe se lèvent. Alain donne la consigne de jeu qui fait suite à la séance précédente remontant à trois semaines (interruption due aux vacances scolaires). Il demande à Mickaël, Maëlle et Marie s’ils se souviennent de cette dernière séance. Mickaël fait retour sur le jeu de Sculpturation du corps de l’Autre qui a été amorcé.

Première consigne : Choisissez un partenaire de façon à travailler en couple. L’un sculptera le corps de l’Autre pour en faire une statue qui restera immobile quelques minutes.

S’ensuit un temps durant lequel le sculpteur regardera « sa » statue. Au sein du couple debout, chacun va ensuite dire à l’Autre ce que cette séquence lui a fait vivre : verbalisation d’éprouvés corporels ou affectifs, puis permutation des rôles : le sculpté devient sculpteur.

Fond musical : J.M Jarre

Nous nous levons et nous mettons par deux après demande à un Autre s’il veut bien jouer avec Soi. Dans le couple d’acteurs, « négociation » est faite sur celui qui modèlera l’autre.

Je suggère à Jodelle de jouer avec moi. Je lui demande si elle veut bien être sculptrice dans un premier temps, ce à quoi elle me répond : «  Oui, je préfère ». Je me laisse alors modeler, une jambe légèrement fléchie devant l’autre, le bassin tourné vers la gauche, mes deux bras dans l’axe gauche dans un léger décalage, les deux mains tournées vers le plafond, le visage souriant penché sur la gauche. Verbalisation de mon éprouvé: « C’est nouveau pour moi ce jeu, je me sens bien, tranquille dans cette posture ».

C’est à mon tour de modeler Jodelle, je ressens en moi la nécessité de le faire avec délicatesse. Je sens son corps tendu. Je lui ferai doucement plier une jambe devant l’autre, ouvrir les bras qui étaient légèrement repliés sur sa poitrine, regardant face à elle, un sourire sur le visage. Verbalisation de Jodelle en fin de jeu: « Je me sens gênée ».

Deuxième consigne : Ce jeu à deux se fera ensuite avec 3 partenaires différents.

Sans même me demander mon avis, Mickaël viendra me chercher pour que je sois sa partenaire et lui sculpteur. Mickaël me sculpte de façon à ce que j’aie les jambes écartées sur toute la largeur de mon bassin, le bas des reins en appui sur mon bassin cambré tendant vers l’avant et les bras tendus dans le prolongement du bassin, le regard posé face à Moi.

Verbalisation de mon éprouvé : « J’ai le bas du dos qui me fait mal et j’ai l’impression que je vais me casser en deux ». Mes contre-attitudes : Mickaël  m’a mise dans une posture corporelle difficile à tenir, je le vis comme une mise à l’épreuve.

A mon tour de sculpter Mickaël, petit adolescent fébrile mais très souple dans un plaisir manifeste à investir ce jeu corporel. Je lui fais placer une jambe en appui sur un genou en arrière, l’autre en appui avant, le haut de son corps tendu vers le haut, un bras tendu vers l’avant, l’autre en repli contre sa poitrine, comme s’il tendait un arc et le visage concentré sur un point virtuel vers le haut.

Verbalisation de Mickaël : « C’est trop marrant, j’ai l’impression d’être un guerrier ».

Ma 3ième partenaire sera Marie. Je la sens sur la défensive et de ce fait lui suggère de me modeler. Elle me donnera sans me regarder une posture droite avec un bras le long du corps et l’autre tendu vers le haut, le visage regardant face à moi, sans expression particulière. Verbalisation de ma part : « Je me sens une statue de plâtre ». A mon tour de sculpter Marie dans une permutation des positions passif/ actif.

Mes contre-attitudes en début de séquence: Je pressens Marie mal dans son corps, son regard est anxieux, elle ne parvient pas à me regarder dans les yeux. Je crains d’accentuer ce mal être ce qui va induire de ma part des gestes lents afin de la modeler sans pouvoir me sentir dans un jeu avec elle. J’éprouve conjointement une certaine crainte « de faire mal » au corps de Marie, de l’intruser.

Je tente cependant de lui faire prendre appui sur une jambe légèrement fléchie, les deux bras ouverts et à demi repliés vers le haut, le visage tourné sur le côté et lui demande de sourire, ce qu’elle ne parvient pas à faire. Verbalisation de Marie : « Je n’aime pas qu’on me regarde, je me sens mal ».

Troisième Consigne : Faire une sculpture collective où chaque personnage serait en lien corporel. Cette sculpture globale tend à construire un tableau.

Fonds sonore de musique classique.

Mickaël commence à sculpter Maëlle dans une position agenouillée, le haut du corps et le visage repliés sur ses genoux. Elisabeth vient sculpter Mickaël qui aura un bras posé sur la tête de Maëlle, le dos arrondi, les jambes légèrement repliées et l’autre bras tendu sur le côté, la main ouverte vers le haut. Marie viendra poser la main d’Elisabeth dans celle ouverte de Mickaël, le corps d’Elisabeth sera tendu vers le haut, son visage penché, regardant Maëlle et son autre bras tendu et penché de côté, paume ouverte. Jodelle posera la main de Marie dans celle d’Elisabeth ouverte. Elle modèlera Marie dans une position en appui sur ses genoux légèrement fléchis, l’autre main posée sur un de ses genoux et le visage regardant le sol. Je viendrai modeler Jodelle, de sorte à ce que la sculpture globale puisse former un cercle, un bras et une main étant posés sur l’épaule de Maëlle agenouillée, l’autre main en appui sur le pied d’Elisabeth. Alain viendra me faire asseoir en tailleur à côté de Jodelle une main sur son bras posé sur l’épaule de Maëlle, et mon autre main en appui sur celle de Jodelle, elle-même posée sur le pied d’Elisabeth.

Cette sculpture groupale forme un cercle où tous les corps sont en lien par le regard et le toucher. Cette sculpture tend vers le bas, le sol.

Chacun à notre tour en commençant par le premier sculpteur Mickaël, nous serons amenés à sortir de la sculpture pour la regarder de l’extérieur, en faire le tour , dire ce à quoi elle nous fait penser puis reprendre notre posture de statue de façon à ce que le sculpteur suivant puisse à son tour visionner la forme globale de ce « tableau » et à son tour verbaliser ce que lui évoque cette sculpture.

Verbalisation de chacun tour à tour sorti de la sculpture groupale :

Marie : «  ça me fait penser à un escargot », ce qui m’inspire l’image d’un hermaphrodite et/ou une enveloppe psychique groupale.

Maëlle : «  On dirait une immense fleur et chaque personne serait un pétale ». Cette image me renvoie au passage du sujet au groupe.

Mickaël : « Je ne sais pas mais c’est bizarre ». Bizarre fait écho à l’étrangeté et à un singulier pluriel bizarre.

Jodelle : « On dirait les mailles ou les perles d’un même collier ». Nous sommes ici dans le champ du sujet au groupe dans une séduction manifeste qui évoque la féminité.

Elisabeth : « c’est pour moi un tableau à peindre ». Cette image fait référence à la représentation, à la création artistique sachant qu’un tableau requiert un cadre.

Moi : «  Cette scène de reliance tente de dire quelque chose…. cette position globale regardant le sol me fait penser à des personnes qui prient ou qui souffrent ». Mon association met en avant les notions de lien et de souffrance.

Temps de relaxation/Sophrologie

Chaque séance se termine par un temps de relaxation de type sophrologie. Alors que tous sont allongés sur un tapis au son d’une musique douce, Alain parle doucement. Ses paroles adressées au groupe visent à ce que nous prenions conscience de notre respiration ventrale, à que nous sentions le mouvement de notre souffle, éprouvions les sensations qui peuvent parcourir notre corps, tous nos membres des orteils jusqu’aux doigts en passant par le pubis, le ventre, le thorax, les bras, la nuque… Cet exercice consiste à laisser venir des images ou des émotions… à prendre plaisir de sentir notre corps au repos.

S’ensuit un dernier temps de paroles où chacun, assis sur son tapis, dira au groupe ce que cette séance lui à fait vivre.

Jodelle : « C’est difficile d’être en accord avec soi ».

Marie : « Comme tout le temps, je suis angoissée ».

Mickael : « ça va ».

Maëlle : « Je viens de prendre du temps pour moi et ça me fait du bien ».

  1. Relaxation en couple

 Participants : Maëlle

                       Marie

                       Jodelle

                      Mickaël a quitté le groupe

     Elisabeth Co animatrice est absente

     Moi-même

Première consigne : Exercice de relaxation en couple, inspiré de la relaxation coréenne.

Au sein du couple, l’un sera actif, l’autre passif en état de se relaxer dans une position régressive.

Le sujet qui va tenter de se relaxer s’allonge sur un tapis au sol. Dans un premier temps, nous sommes tous deux invités à respirer les yeux fermés, en nous concentrant respectivement sur notre respiration (5 minutes). Ensuite, le sujet actif agenouillé est amené à prendre la main de celui qui est allongé au sol, de la faire bouger, de faire bouger l’avant-bras puis le bras tout entier en étant à l’écoute des tensions ou de la détente de la personne allongée. Ce jeu constitue un temps en accordage avec la personne allongée dans un rapport de respect de ses tensions ou de sa détente musculaire. Ceci évoque pour moi le holding et handling maternel winnicottien et la possibilité de s’identifier à l’autre dans ses éprouvés corporels.

Fonds musical : musique douce

Alain nous montre le déroulement de cet exercice, Maëlle veut bien se mettre « en position d’exemple ».

Je joue avec Marie. Marie est tendue. Par mes gestes je crains de lui faire mal. Je tends à écouter ses tensions et faire avec sans « faire mal » à son corps. C’est extrêmement difficile pour moi, j’ai peur de faire violence à son corps malgré une écoute exacerbée de celui-ci. Ses tensions me tétanisent et m’inspire des gestes plus que délicats, doux. Je prends sa main dans la mienne, tente de la faire bouger, mon autre main posée sous son coude. J’essaie de lui faire déployer l’avant-bras doucement puis l’autre. Je la sens plus détendue. Ses membres me font « confiance » en se laissant aller. Lorsqu’ il s’agira du haut de ses bras, je sentirai une crispation chez Marie et une impossibilité à lui faire faire des cercles avec le bras tout entier. Je me laisserai aller à l’écoute de son corps, restant aux cercles du poignet, puis de l’avant-bras. Cet exercice consistant ensuite à tirer les bras vers le haut, je ne pourrai pas le faire préférant lui masser l’épaule. Le corps de Marie « lâche-prise », je la sens plus détendue.

Ensuite, il s’agit de mettre une jambe en repli au niveau du genou, tenir le mollet et guider, par une impulsion de la main, un mouvement du genou vers l’intérieur.

Les jambes de Marie me paraissent plus souples que ses bras. Son corps est plus « modelable », ses genoux se laissent aller à l’impulsion de mes mains allant vers le centre de son corps, détendus et paradoxalement rigides puisqu’ils ne reviennent pas à leur axe central : Immobilité du mouvement induit et grimaces sur son visage.

Mes contre-attitudes : Elles me sont éprouvantes et je me demande : « Que vit-elle dans son corps? » Il en va de même pour son autre jambe. Toujours jambes repliées, mains qui maintiennent sa cheville et son genou, je lui fais décrire de petits cercles du haut de la cuisse, dans un sens puis dans l’autre. Marie est cette fois détendue et se laisse aller à mes gestes.

Main posée autour de sa tête, il s’agit de la faire rouler doucement, vertèbres cervicales en jeu, sur un côté puis sur l’autre. Je sens Marie tendue, son visage est crispé, grimaçant. Mes gestes sont lents et je demande à Marie si elle va bien. Marie me répond : «Oui »  Mais ce Oui ne fait pas écho en moi tant je la sens contractée. Je glisse ensuite mes mains sous sa tête et la fais rouler de gauche à droite, puis de droite à gauche. Marie se détend. Je lui masse le cuir chevelu tranquillement.

Le dernier exercice consiste à monter les jambes de Marie le plus haut possible, puis à les faire redescendre le plus lentement possible, comme si le sol était loin, et enfin poser mes mains sur les pieds de Marie doucement.

 Marie me dira : « je suis toujours tendue ! C’est comme si je voulais maîtriser mon corps malgré moi en le crispant tout le temps. Je me demande même si je suis détendue quand je dors. »

Mes contre-attitudes : je suis sortie de cette séquence épuisée psychiquement et physiquement avec l’impression d’avoir été une « mère maladroite ».

Permutation des rôles : Au tour de Marie de « s’occuper de moi ». Je suis tellement épuisée que je me laisse faire en toute confiance. Suite à ce jeu, je me sens apaisée mais reste interrogée par ce qui a pu se jouer dans la séquence précédente.

Chacun retourne s’asseoir sur sa chaise.

            Alain demande : « Qu’avez- vous éprouvé lors de cet exercice ? Quelle image de votre corps en avez-vous pu imaginer ? »

 

Marie : « J’ai eu froid ». Image : « une tension glacée et rigidifiée ». Cette image du corps de Marie me fait penser à une peur qui tétanise et à un corps mort, un cadavre.

Maëlle : « Je me suis sentie en confiance ». Image : « une poupée de glaise ». Cette image fait écho en moi. Une poupée de glaise est en effet un matériau malléable qui pourrait changer de forme voire se liquéfier dans l’informe, devenir un corps sans ossature, ni muscle.

Jodelle : « J’ai eu peur ». Image : « de la glace qui fond ». J’associe cette image à celle d’un corps qui passe d’un état solide à un état de liquéfaction.

Moi : « Je suis épuisée ». Image : « une marionnette en cire». Cette marionnette me laisse penser à un corps qu’un Autre peut maîtriser, à un corps démantibulé, désarticulé qui doit être sous emprise de façon à pouvoir se mouvoir. Ce corps est un corps mou. Je fais lien entre cire et glaise dans une histoire de potentiel modelage

Toutes ces représentations de son propre corps n’ont pas d’ossature qui saurait le tenir, corps mous et malléables.

Un temps de paroles succède à la séance de sophrologie où chacun, assis sur son tapis, dira au groupe ce que cette séance lui à fait vivre:

Jodelle : « je me sens bien, détendue et je suis mieux  avec moi ».

Marie : «  je suis toujours stressée mais cela est toujours présent ».

Maëlle : « ça m’a fait du bien ».

Moi : « j’ai sommeil ».

  1. Sculpturation par impulsions dynamiques

 

Participants :   Jodelle

                        Maëlle

                        Marie

                              Elisabeth, co-animatrice

        Moi- même

Première Consigne : Mettez-vous par deux, l’un sera sculpteur, l’autre sculpté. Sculptez votre partenaire par une impulsion dynamique de la main (guider le premier mouvement ou primum movens), l’impulsion donnera une direction au corps du sculpté, qui, détendu au mieux, se laissera aller à un mouvement global de son corps dans l’espace puis s’arrêtera dans la posture qu’il souhaite garder. Jeu en couple puis permutation des positions.

Fond musical : Disco

            Nous nous mettons par deux. Marie souhaite jouer avec moi. Elle préfère d’abord me guider.

Elle me donne une impulsion tournante sur l’épaule et je fais un tour sur moi-même les bras ballants puis plusieurs pas de côté, pour m’immobiliser en appui sur mes genoux légèrement pliés. Marie me donne ensuite une impulsion sur la hanche, je m’élance en avant les bras horizontaux, pour arrêter mon mouvement une jambe pliée, en appui devant moi.

C’est ensuite à mon tour de guider Marie. Je lui donne une impulsion sur le bras, Marie le lève vers le haut et ne bouge pas les autres parties du corps. Autre impulsion sur la hanche, Marie fait quelques pas de côté, les bras le long du corps. Je lui donne une dernière impulsion au niveau de la cuisse, Marie fait un pas chassé les bras élevés au dessus de sa tête. Verbalisation en couple debout :

Marie : « c’est trop tôt ce contact impulsion dans la séance, je me sens tendue ».

Moi : «  ça me réveille ».

Deuxième Consigne : Sculpturation à impulsions réciproques. Sculptez le corps de votre partenaire par une impulsion dynamique de la main. Le mouvement corporel du sculpté devra faire retour sur le corps de son partenaire, sculpteur, afin de lui donner une impulsion dynamique. Simultanément à cette impulsion, le sculpteur s’immobilise dans la position dans laquelle il était au moment de guider le sculpté. Cette consigne tend à maîtriser la fin de son mouvement pour donner une impulsion à l’autre et s’immobiliser.

Fonds musical : JM Jarre

Maëlle sera sculptrice. Elle me donne une impulsion qui suscitera un mouvement de tourbillon sur moi même et de pas chassés sur le côté, mouvement que j’arrêterai pour donner une impulsion à Maëlle qui fera un mouvement et viendra me donner une autre impulsion.

Maëlle me donne une impulsion sur l’épaule, je fais deux tours sur moi-même et donne une impulsion sur l’épaule de Maëlle – j’immobilise mon mouvement- qui s’élance sur le côté pour revenir vers moi avec une impulsion sur ma hanche qui m’envoie faire quatre pas chassés, les mains au dessus de la tête, je fais face à Maëlle pour revenir lui donner une impulsion sur le bras, elle lève ses deux bras et tournoie sur elle-même.

Verbalisation en couple debout :

Maëlle : « C’est compliqué de se laisser aller à un mouvement spontané pour ensuite se retrouver à proximité de l’autre et lui donner une impulsion ». Moi : « C’est difficile et demande de la concentration, je n’aime pas ce mouvement scandé ».

Troisième consigne : Même consigne de jeu à deux, trois, quatre puis cinq personnes : Chorégraphie

Fonds musical : musique classique

            Elisabeth commence avec Marie qui va l’accompagner en lui donnant une impulsion sur la hanche. Elisabeth fait plusieurs pas de côté, un tour sur elle-même et revient face à Marie pour lui donner une impulsion sur le dessus de la main. Elisabeth s’immobilise les bras levés au dessus de sa tête. Marie lève un bras, fait trois pas vers l’avant, puis en arrière pour se retourner et donner une impulsion sur l’épaule d’Elisabeth qui fléchit les jambes, s’accroupit, mains posées au sol. Marie stoppe son mouvement les jambes fléchies, les bras horizontaux à la hauteur de sa poitrine. Maëlle entre en scène, donne une impulsion sur une épaule d’Elisabeth qui fléchit les jambes fait plusieurs tours sur elle-même les jambes fléchies, se relève, bras horizontaux au niveau des épaules et donne une impulsion à Maëlle sur la cuisse. Elisabeth s’immobilise les jambes fléchies, le haut du corps penché sur un côté, un bras posé sur son genou, l’autre horizontal à sa poitrine et son regard vers le ciel. Maëlle s’élance comme une gazelle faisant plusieurs sauts, les bras vers l’avant et vient donner une impulsion à Jodelle. Maëlle s’immobilise, elle se tient droite, un bras le long du corps l’autre tendu face à elle. Jodelle lève son bras vers le haut, puis l’autre puis penche sa tête en avant. J’entre en scène et donne une impulsion sur la hanche de Maëlle qui va elle-même donner une impulsion sur le bras horizontal d’Elisabeth. Maëlle s’immobilise le haut du corps penché en avant les mains posées sur ses pieds. Elisabeth me donne une impulsion sur l’épaule et je fais plusieurs pas en diagonale, les bras dressés face à moi, pour donner une impulsion à Jodelle sur son bras levé. Je m’immobilise repliée sur moi-même, buste penché sur mes genoux fléchis, et tête posée sur mes genoux. Jodelle lève son bras plus haut, relève l’autre fait un saut sur elle-même, s’immobilise de la sorte et vient donner une impulsion sur le bras d’Elisabeth, bras posé sur son genoux. Elisabeth fait un bond sur elle-même et s’immobilise face à Jodelle, droite, les jambes parallèles, les bras en direction de Maëlle et son visage la regardant. Chacun est amené à garder sa posture immobile et regarder la statue groupale de l’intérieur puis à en sortir.

Nous allons nous asseoir sur nos chaises qui forment un demi-cercle.

Alain demande : « Qu’avez-vous éprouvé durant ce jeu ? Quelle image du groupe en mouvement pouvez-vous imaginer ? »

Elisabeth, co-animatrice participante répondra : « Plus on se lance, plus le jeu devient spontané ». Elle associera le groupe en mouvement à cette image : « Le groupe m’a fait penser à un tourbillon ». Ce tourbillon me semble étrange, inquiétant. Ici, l’image du groupe fait écho à l’image d’un corps groupal.

Marie : « C’est difficile lorsque nous sommes plus de deux, je n’y arrivais pas très bien ». Image évoquée : « Un ver de terre qui naît ». Ce ver de terre me laisse imaginer un corps groupal qui sort de la Terre-mère, et m’inspire l’idée d’une illusion groupale naissante.

Jodelle : « J’ai peut-être fait n’importe quoi, je ne suis pas sûre, mais c’était vraiment bien ». Image : « Des poupées de chiffon qui dansent ensemble ». Nous sommes là dans le champ du singulier dans le groupal à travers l’intersubjectivité de la danse. Ces poupées de chiffon me font penser à l’objet transitionnel tel l’espace transitionnel de notre cadre-dispositif.

Maëlle : « Ce n’est pas si facile à quatre, mais bien plus marrant ». Image : « Des ballons qui jouent entre eux ». Cette image fait référence au champ du singulier dans le groupal. La rondeur des ballons m’évoque le maternel.

Moi : «  C’est plutôt compliqué au début mais lorsque le rythme et la synchronisation entre nous s’installe, cela devient un jeu ». Image : «  L’image qui me vient est celle d’une chenille qui se déroule ». J’associe cette image du groupe au lien singulier/groupal par cet insecte mou, composé de plusieurs fragments accolés, dans un mouvement d’ouverture qui évoque pour moi la naissance.

            Cette chaîne associative rend compte, à mon sens, d’une illusion groupale naissante dans un mouvement d’ouverture.

  1. Reliance corporelle

 

Participants :

                  Maëlle

                  Jodelle

                  Marie

                  Elisabeth,  Co animatrice

                  Alain, animateur

                  Moi

Première consigne: Nous sommes tous en cercle. Nous nous tenons les mains. Nous avons tous les yeux bandés par un foulard. L’objectif est de rester en contact avec les mains et de nous nouer mutuellement au sein du groupe puis de tenter de dénouer le nœud groupal pour nous retrouver à nouveau en cercle.

Fonds musical musique africaine

Nous faisons cette séquence à 2 reprises.

Même séquence mais plus doucement, en étant plus à l’écoute de nos corps en mouvement dans l’espace car nous avons les yeux bandés. Ce jeu est périlleux mais à l’étonnement de chacun, c’est jouable…

 Deuxième consigne : Une personne se bande les yeux, une autre va être son guide sans qu’elle sache qui elle est. Celui qui guide a les mains en contact avec les mains de l’autre et le guide afin de lui faire faire des déplacements d’avant vers l’arrière, de haut en bas, de gauche à droite selon le souhait du sculpteur. Le jeu cesse sur un mot de l’animateur. La personne qui a été guidée tente de se situer dans l’espace de la pièce, elle ôte son bandeau puis doit reconnaître qui a été son guide. S’ensuit une verbalisation des éprouvés de celui qui été guidé, en couple, debout.

Fonds musical musique douce

Je joue avec Marie que je guide dans un premier temps, elle ne sait pas que c’est moi qui la conduis. Je la sens tendue ce qui suscite de ma part des gestes lents davantage associés à un « portage » qu’à l’action de guider. Si je la guide plus activement, je sens ses membres se raidir et n’ai aucune envie de la renvoyer à quelque chose de l’ordre de la manipulation, de l’instrumentalisation de son propre corps dans lequel je sens qu’elle est mal. C’est pourquoi je ne suis pas tant la consigne que mon éprouvé à l’écoute de son corps. Le jeu s’arrête lorsque l’animateur dit « Stop ».

Verbalisation après avoir ôté le bandeau : Marie me dira « Je vous ai reconnue grâce à vos bagues, je ne savais pas où j’étais dans la pièce. C’était terrifiant au début mais vos gestes lents m’ont mise en confiance ». J’enlève mes bagues.

A mon tour d’avoir les yeux bandés, je me laisse guider par X. Dans l’attente d’un guidage plus actif que le mien avec Marie, je prends conscience que, tout comme moi, la personne qui me guide, a du mal à le faire, que ses bras sont tendus et que les mouvements qu’elle me fera faire se déploient dans peu d’espace. Quelque chose se joue en miroir de mon accompagnement précédent. J’ôte mon bandeau, j’ai pu me resituer dans la pièce par rapport au lecteur de musique, point de repère sonore et au contact des mains moites de Marie qui me laisse penser que c’est elle qui m’a guidée. En effet, mon guide était bien Marie.

Verbalisation : « Je vous ai reconnue, Marie, au contact de vos mains et me suis laissée guider ».

J’ai à nouveau les yeux bandés. La personne qui me guide me laisse vivre un combat avec moi-même, et par ailleurs une violence qu’elle m’impose comme une lutte. Je m’imagine dans un combat au corps à corps et j’enrage intérieurement en prise avec cette intrusion dans mon espace corporel intime et le désir de repousser « un adversaire potentiel ». J’ôte mon bandeau. J’ai du mal à imaginer qui a pu être mon guide. J’interroge: « Lequel a été mon guide, j’hésite entre Alain et Elisabeth ».

Elisabeth me dit qu’elle a été mon guide. Je dirai à Elisabeth ma sensation de tension et mon déplaisir à me sentir « modelée » par ces gestes trop brusques.

Maëlle a les yeux bandés, je serai son guide. Je sens Maëlle souple et détendue. Je ne suis plus la consigne de départ car je la fais danser gauche-droite, bras tendus au dessus de sa tête, je ramène ses bras vers le sol, elle s’agenouille, ses bras toujours levés vers le haut dessinent des cercles par l’intermédiaire de mes bras, je vois un sourire sur ses lèvres. Je continue à la faire danser avec des gestes plus amples et plus rapides. Maëlle se laisse guider tout en souriant.

Verbalisation de Maëlle : « Je vous ai reconnue grâce à votre parfum que j’aime bien. Je me suis sentie à l’aise dans cette danse que nous avons faite ».

Troisième consigne : Nous avons tous les yeux bandés et devons nous déplacer jusqu’au moment où nous trouvons les deux mains d’un partenaire. Il s’agira à ce moment là de se guider mutuellement puis de nommer son partenaire. S’ensuit en couple, une verbalisation des éprouvés de chacun.

Fonds musical Disco

Mes deux mains en avant, je rencontre deux autres mains. Ce guidage mutuel est fait de gestes lents et amples, gestes des bras où nos corps restent plus à la verticale, où seuls les hauts de nos corps et nos tailles sont en mouvement et nos pieds se déplacent en miroir. Cette séquence me fait penser à la rythmicité d’une valse. Nous enlevons nos foulards.

Verbalisation en couple debout. Maëlle me dira : « Je vous ai reconnue à l’amplitude de vos gestes ». Je lui répondrai que « je l’ai reconnue à sa souplesse pour me guider et se laisser guider ».

 Quatrième consigne : Même exercice à trois. Nous sommes tous en scène avec 2 partenaires différents (nous prenons la main d’une personne et celle d’une autre). Nous cessons le contact des mains pour continuer avec d’autres partenaires…et même séquence une fois encore. Nous ôtons nos bandeaux.

Verbalisation groupale debout : personne n’a pu reconnaître ses deux partenaires.

Nous allons nous asseoir sur nos chaises.

Alain demande : « Qu’avez-vous éprouvé durant ce jeu ? Quelle image du groupe pouvez-vous imaginer ? »

Jodelle : « C’est marrant mais j’étais dans le flou, je ne savais pas avec qui j’étais en contact ». Image : « des aveugles dans un bain de foule». Cette image évoque pour moi le singulier dans le groupal avec la perte d’un sens : la vue pour développer l’ouïe, l’écoute de Soi et de l’Autre. Ce bain de foule pourrait convoquer dans le même temps une enveloppe psychique groupale.

Marie : « Je ne suis pas à l’aise les yeux bandés et avec 2 personnes, je me suis sentie tendue, je n’ai pas pu guider et me suis laissée guider ».

Image : « des momies qui marchent ».Nous sommes là dans le champ pluriel de corps morts, rigidifiés, contenus par une seconde peau qui saurait immobiliser le mouvement. Mais cette seconde peau permet cependant un mouvement de marche, mouvement qui ne pourrait être que mécanique. Maëlle : « ça va, je ne sais par contre pas si je guidais ou si je me laissais guider ».

 Image : « des poupées mécaniques ».  Il s’agit là du pluriel avec des poupées robotisées, désarticulées.

Elisabeth : « Pas si facile ! ». Image : « des fantômes perdus ». Il apparaît là une représentation de surréalisme pluriel. Les fantômes évoquent une croyance non objectivable. Fantômes sans corps ou corps invisible, ce qui n’est pas sans me laisser associer à une perte de repères, perte des limites dedans / dehors.

Moi : « Je me suis sentie comme une marionnette que l’on faisait bouger, je me suis plus laissée guider que je n’ai guidé ». Image : « des pantomines aveuglées qui vont je ne sais où ». Pantomimes comme marionnettes au regard vide dans une perte de repères.

Globalement, nous retrouvons l’aveuglement. Le sens perceptif qu’est la vue n’est plus à même de fonctionner mais cette défaillance permettrait d’en développer un autre voire d’autres : l’ouïe, le toucher…Toucher pour voir, Entendre pour voir ?

Globalement, nous retrouvons la perte de la vue, l’idée de corps désarticulés, mécaniques et encore, celle de morts vivants qui reviennent sous une autre forme de vie.

  1. Une histoire de liens sans contact corporel

 

Participants :  Maëlle

                       Marie

           Elisabeth,  co- animatrice

           Moi qui ai une sciatique

Première consigne : Nous jouons par deux avec chacun en main une corde d’un mètre avec, à chaque extrémité, une anse dans laquelle nous pouvons passer l’une de nos mains. Chacun tient une corde que l’autre tient réciproquement. L’un devra choisir de guider l’autre sachant que les deux cordes devront rester tendues.

Fonds musical : Dido

Je joue avec Maëlle lui proposant d’être mon guide.

Maëlle, souple, commence à lever les cordes qui nous relient vers le haut, me fait faire un tour sur moi-même les cordes s’enroulant puis retour à ma position de départ. Ensuite nous nous balançons, nos corps penchés vers le sol de droite à gauche, puis même balancement les cordes tendues au dessus de nos têtes. Ensuite Maëlle me fait partir au rythme de la musique dans une danse effrénée où nos cordes respectives s’entortillent dans des nouages que nous allons dénouer passant tour à tour sous la corde.

Verbalisation en couple debout :

Maëlle : « J’ai du mal à vous guider, je ne sais pas si c’est vous qui me guidiez ou bien moi ».

Moi : « J’ai eu des réticences à me laisser guider ».

Deuxième consigne : même exercice dans un « guidage » mutuel.

Nous échangeons les duos : Elisabeth / Maëlle et Marie / Moi.

Je suis surprise par le dynamisme de Marie qui prend au début la maîtrise de la situation. Elle me fait lever les bras vers le haut me faisant tournoyer sur moi-même, les cordes s’emmêlent. Je fais alors tourner Marie sur elle même de sorte à démêler les cordes. Pour la première fois, je sens le corps de Marie suffisamment souple, elle tournoie sur elle-même dans une élation nouvelle, dénouage des nœuds, puis me fait tourner à trois reprises sur moi, je garde cette posture pour que le corps de Marie puisse suivre le mouvement de mon corps. Je tends nos bras vers le sol, Marie les remonte au niveau de nos tailles et nous fait faire des balancements des bras de gauche à droite et réciproquement. J’ai envie de me laisser guider par Marie qui, pour la première fois, me semble plus dynamique pour mener le jeu. Elle s’agenouillera pour me faire agenouiller et fera lever les cordes au dessus de nos têtes dans un balancement.

Verbalisation  en couple debout : Marie «  C’était vraiment chouette », Moi « Marie, vous avez une énergie que je ne connaissais pas,  c’était vraiment agréable pour moi ».

Troisième consigne : Jeu de groupe en se tenant en contact par les cordes : jeux de nouages /dénouages.

            L’une de nous lance le jeu, les autres, tour à tour, l’intègrent… Nous nous mêlons ensemble, nous démêlant ensuite tant bien que mal -nouages/démêlages- jusqu’à que Maëlle ait les mains qui brûlent. Nous arrêtons. Maëlle dira que ce n’est rien, mais mieux vaut cesser avant que d’autres incidents n’aient lieu ! Nous arrêtons le jeu.

Nous allons nous asseoir sur nos chaises.

Alain demande : « Qu’avez- vous éprouvé durant ce jeu ? Quelle image du groupe pouvez-vous imaginer ? »

Maëlle : « C’est la 1ère fois que je ne suis pas parvenue à me concentrer ». Image : «  des bulles de chewing-gum tirées dans tous le sens ». Ces chewing-gum me font penser à des bulles rondes, gonflées prises dans un tiraillement qui risque de les faire exploser.

Marie : « C’est comme d’habitude, j’ai du mal à être bien mais ce n’est pas grave ». Image : « des morceaux de pâte à modeler que l’on pétrit ». J’ai la représentation d’un médium malléable que les mains déforment, ou donnent forme à l’informe.

Elisabeth : « J’ai mal aux cervicales ». Image : « des chamalows dans leur sac ». Du singulier dans le groupal. Ces chamalows, bonbons mous et colorés évoquent la douceur sucrée. Le sac peut évoquer une enveloppe psychique groupale.

Moi : « Je suis épuisée ». Image : «  des femmes de glaise que l’on tente de ramollir». Des femmes en matériau mou sous l’emprise d’un Autre qui tend à démanteler la forme de leur corps.

            Cette chaîne associative m’amène à l’idée globale de corps en matériau mou, sans ossature puis à celle de la représentation du singulier dans le gr

 Champ théorico- clinique

 

Hypothèse 1 : Le modelage du corps de l’Autre mettrait en scène une transposition de vécus non actualisés du corps du sculpteur sur le corps du sculpté. L’expressivité des postures comme métaphorisation corporelle serait traductrice d’affects non élaborés, d’émotions non subjectivées, voire d’une part de Soi fragmentée. Elle constituerait une forme de narrativité corporelle.

 

5.1.1    Emotion, affect, représentation

 

Afin de commencer ce paragraphe, je tiens à questionner ce qu’il en est des intrications entre émotion, affect et représentation. Pour ce, je vous présenterai, tout d’abord, une vignette clinique qui saura illustrer ma réflexion.

Je joue avec Marie lors d’une séance de relaxation, inspirée de la relaxation coréenne.

Je pressens que Marie est tendue. Par mes gestes, je crains de « faire mal » à son corps, voire le casser Je tends cependant à rester dans une écoute exacerbée de ses tensions corporelles. C’est extrêmement éprouvant pour moi. Ses tensions me tétanisent et m’ouvrent à des gestes plus que délicats, doux. Je prends sa main dans la mienne, tente de la faire bouger, mon autre main posée sous son coude. J’essaie de lui faire déployer l’avant-bras doucement, puis l’autre. Je la sens plus détendue. Ses membres me font « confiance » en se laissant aller. Lorsqu’il s’agira du haut de ses bras, je sentirai une crispation chez Marie et une impossibilité à lui faire faire des cercles avec le bras tout entier. Je me laisserai aller à l’écoute de son corps, m’en tenant aux cercles du poignet, puis de l’avant-bras. Cet exercice consistant ensuite à tirer les bras de Marie vers le haut, je ne pourrai pas le faire, préférant lui masser l’épaule. Les tensions du corps de Marie me paraissent  lâcher-prise, je la sens plus détendue.

Les jambes de Marie sont plus souples que ses bras. Son corps est plus « modelable », ses genoux se laissent aller à l’impulsion de mes mains allant vers le centre de son corps, détendus et paradoxalement rigides puisqu’ils ne reviennent pas à leur axe central : Immobilité du mouvement induit et grimaces sur son visage.

Cette pensée me vient alors : « Que vit-elle dans son corps ? ». Il en va de même pour son autre jambe. Toujours jambes repliées, mains qui maintiennent sa cheville et son genoux, je lui fais faire de petits cercles du haut de la cuisse, dans un sens puis dans l’autre. Même exercice avec l’autre jambe. Marie est, cette fois, détendue et se laisse aller à mes gestes.

Main posée autour de sa tête, il s’agit de la faire rouler doucement, vertèbres cervicales en jeu, sur un côté puis sur l’autre. Le visage de Marie se crispe et devient grimaçant. Mon geste se fait plus lent et je demande à Marie si elle se sent bien. Elle me répond : «  Oui »  mais ce « oui » ne fait pas écho en moi tant je la sens contractée. Je glisse mes mains sous sa tête et la fais rouler de gauche à droite, puis de droite à gauche. Marie se détend. Je lui masse le cuir chevelu.

Suite à cet exercice de relaxation, Marie me dira : « je suis toujours tendue ! C’est comme si je voulais maîtriser mon corps malgré moi en le crispant tout le temps. Je me demande même si je suis détendue quand je dors ».

Je suis sortie de cette séquence épuisée psychiquement et physiquement avec la pensée, conjointe à mon éprouvé, d’avoir été maladroite voire une « mère insuffisamment bonne ». En effet, ce jeu me renvoie à l’idée d’un maternage du corps de l’Autre, au holding et handling maternel au sens de D.W. Winnicott.

Afin de comprendre les enjeux latents de cette interaction en prise avec notre relation transféro-contre-transférentielle particulière, je mettrai en dialogue les conceptualisations de L. Danon-Boileau et celles d’A. Green concernant les intrications entre émotion, affect et représentation.

  1. Danon- Boileau affirme que « l’émotion contrairement à l’affect, apparaît comme un mouvement du sujet dont la source essentielle est un évènement du monde extérieur et non une représentation qui émane du monde intérieur. La source externe de l’émotion est liée au hic et nunc de la relation »[31]. L’émotion renvoie à la « partie émergée de cet iceberg » qu’est l’affect. Elle se réfère à un vécu dont le sujet a non seulement connaissance mais dont, le plus souvent, il dit savoir ce que qui l’a provoqué. Aussi, l’émotion modifie l’état somatique et ce sont ces signes corporels qui s’offrent au regard de l’Autre, qui émeuvent celui qui en est le propre témoin et déclenchent une même modification en son propre soma, même quand il n’est pas en cause directe. L’émotion met ainsi en résonnance deux corps et leur impose des réponses similaires. Le corps de l’un répond au corps de l’Autre mais comme l’émotion, même non subjectivée, concerne le Je, on peut aussi avancer que ce dernier est « ému » par ce que son corps lui donne à connaître et à partager du vécu du corps de l’Autre.

Ce qui, d’après L. Danon-Boileau, différencie émotion et affect tient à la qualité du contenu représentationnel associable à l’un et à l’autre de ces deux types d’éprouvés : tandis que le contenu représentationnel associable à une émotion est toujours directement en relation avec la situation d’actualité ; la représentation associable à l’affect suppose un « décroché » de la situation d’actualité. L’affect de par son lien à une représentation est en relation avec l’histoire du sujet ce qui n’est pas le cas de l’émotion. L’affect est, de ce fait, conjoint à la notion de représentation en tant que conjonction à envisager comme effet de la pulsion. En effet, ce qui nous permet de parler d’affect, ce n’est plus l’existence d’une représentation arrêtée, mais le fait que ce qui est ressenti psychiquement puisse être envisagé comme en attente de représentation à quoi ce ressenti puisse temporairement s’attacher.

            A .Green conçoit l’affect comme tenant lieu de représentation. En tant qu’il apparaît comme élément de discours, il se soumet à cette chaîne, s’y inclut en se rattachant aux autres éléments du discours. Mais en tant qu’il rompt avec les représentations, il est élément du discours qui refuse de se laisser lier à la représentation et monte à sa place. Ainsi, une fois atteinte une certaine quantité d’investissement, il s’accompagne d’une mutation qualitative ; l’affect peut alors faire sombrer la chaîne du discours dans l’indicible. En effet, d’après A. Green, « L’affect de pure violence agit cette violence en réduisant le Moi à l’impuissance. Il sera alors pris entre sa mise en chaîne dans le discours et la rupture de cette chaîne, qui redonne au ça sa puissance originelle. Cette situation correspond à la « vivance » de l’émotion comme  moments particulièrement brûlants du transfert. Ce qu’elle traduit évoque plutôt une réactivité hyperdouloureuse d’un Moi menacé dans l’image qu’il voudrait se donner de lui- même et une tentative d’intimidation à toute approche d’un objet considéré comme menaçant son intégrité, compromettant son équilibre.[…] » [32]. L’émotion est caractérisée par un élément motionnel effractif bouleversant la cohésion interne des messages éprouvés ou transmis, instaurant un changement brutal où le sujet se trouve en porte à faux aussi bien par rapport à ce qu’il vit d’une situation où il est plongé que par rapport à ce qu’il donne à vivre à son objet, aggravant l’état qui les sépare.

D’après A. Green,  la représentation reste marquée par son redoublement en représentation de chose, représentation de mot, situations plus riches en significations élaborables que celle qui ne connaît d’autre division qu’entre affect inconscient et affect conscient

Par ailleurs, nous pouvons concevoir le processus affectif comme une anticipation de la rencontre du corps du sujet avec un autre corps – imaginaire ou présent -, rencontre dont le contact aurait pour résultat soit l’analogue de l’interpénétration sexuelle soit à l’opposé, celui, sur un mode comparable, d’agression mutilante, l’une et l’autre menaçant l’intégrité du sujet.

De mon point de vue, et ce en lien avec l’analyse de la relation transféro-contre-transférentielle avec Marie dans le contact corporel que nous avons partagé, je m’accorde avec la pensée d’A. Green concernant l’affect dans son intrication à l’émotion. L’affect étant une expression psychique du corps et du lien à l’Autre dans ce qui est dissocié entre le corps, le lien et le sens, je dirai que Marie m’a fait partager par transposition et projection des affects non élaborés voire réprimés, ancrés dans son histoire subjective, affects sans doute réactivés par l’ interrelation présentée. Cet aspect de ma pensée fait également écho à la chaîne discursive de Marie : « je suis toujours tendue ! C’est comme si je voulais maîtriser mon corps malgré moi en le crispant tout le temps » comme affect délié de toute représentation, ce qui fait résonnance avec « ce malgré moi » qui redonne à l’inconscient toute sa puissance. En deçà, les tensions du corps de Marie m’ont « tétanisée » dans une crainte de faire intrusion dans son corps, ce qui convoque au sein de mon contre-transfert une production d’affects symétriques aux siens. Par ailleurs, je suis sortie de cette séquence épuisée psychiquement et physiquement, ce que je relie au dépôt de l’irreprésentable affecté chez Marie en moi.

  • Du partage d’affects non élaborés

 

            Dans ce jeu de Sculpturation, Marie sera ma partenaire. Je la sens sur la défensive et, de ce fait, lui suggère de me modeler en une statue. Elle me donnera une posture droite avec un bras le long du corps et l’autre, tendu vers le haut, le visage et le regard dirigés face à moi, sans expression particulière. Je lui dirai que  « je me sens une statue de plâtre ». Ce matériau me laisse associer à une certaine forme de rigidification et/ou solidification qui constitue ce que Marie dépose en moi : des affects non subjectivés contenus dans le psychisme de Marie ; affects qui se donnent cependant à voir, par l’aspect corporel de Marie qui cache son corps derrière de longues chemises, son attitude fuyante, son regard baissé et à sentir, par les tensions corporelles de Marie qui convoquent en deçà, des conflits intrapsychiques. Ensuite, dans une permutation des rôles, c’est moi qui sculpterai Marie avec la peur d’intruser son corps, de le « casser » : « casser le plâtre et craindre de faire émerger des affects violents, insoutenables et inélaborables chez Marie ».

En écho à cette crainte, je lui ferai prendre appui sur une jambe légèrement fléchie les deux bras ouverts et à demi repliés vers le haut, le visage tourné sur le côté et lui demanderai de sourire, ce qu’elle ne parviendra pas à figurer. Marie me dira ensuite «  je n’aime pas qu’on me regarde, je me sens mal ».

Pour comprendre ce qui s’est joué lors de cette séquence, je ferai référence à M. Ledoux nous proposant que « le complexe sensori-moteur actuel peut se trouver, surchargé non seulement en intensité, mais aussi en qualité, la réapparition hallucinatoire de la trace ancienne venant, à la limite, faire « surimpression » et se substituer à la perception actuelle »[33].

Autrement dit, les souvenirs du corps ont la propriété de ne pas être datés. Ils ne sont pas situés, comme les autres souvenirs dans une trame temporelle, fût-elle imprécise ou erronée. Les éprouvés qui les traduisent sont donc vécus comme actuels et ne peuvent être rapportés au présent par les sujets qui les vivent et non, comme c’est en fait le cas, au resurgissement d’un passé inscrit dans le corps. « Ces éprouvés ne sont pas non plus figurés comme les représentations et les souvenirs […], ce sont des éprouvés du type : malaise, tensions, sentiments d’effondrement […] »[34].

Cette réflexion renvoie pertinemment, à mon sens, à la parole de Marie lorsqu’elle me dit « Je n’aime pas qu’on me regarde, je me sens mal », ce qui laisse entendre une sensation de malaise diffus surgissant dans la rencontre avec le regard de l’objet. A cet effet, je considère que Marie est en prise avec des affects de honte non élaborés, ce qui me renvoie à ce que A. Ferrant et A. Ciccone nomment « la honte enfouie » : « Elle échappe au refoulement du fait de son impact essentiellement narcissique […] Elle noyaute la vie psychique du sujet, prête à surgir à la moindre occasion » [35] .  Dans l’enfouissement de la honte, le sujet se sent confusément indigne et redoute d’être exposé au regard d’Autrui. De plus, la honte constituant un affect qui émerge de l’expérience corporelle, elle se comporte nécessairement dans un rapport à l’Autre, cela dans la mesure où elle se présente « dans tous ses états » comme une sorte d’effondrement laissant le sujet honteux dans l’impuissance.

Je mettrai ce processus d’enfouissement de la honte à l’œuvre en lien avec celui de la répression de l’affect tel que l’entend A. Green (1999), cette répression de l’affect étant entendue comme mécanisme de défense. Sa manifestation peut être corrélative « d’une production d’affects symétriques à ceux de l’objet ou complémentaires aux siens […] dans le contact intersubjectif. […] Les mécanismes d’introjection et de projection ne se conçoivent pas hors d’une base affective prédominante mais on pourrait soutenir aussi qu’ils dépassent celle-ci. […] Si la projection permet un « placement » des affects hors de Soi, ce procédé défensif demeure dans la sphère psychique, fût-elle transportée chez l’Autre »[36]. Il s’agit de mouvements pulsionnels à freiner, étouffer, arrêter dans leur potentialité dangereuse et cependant toujours enclins à se diffuser sur l’ensemble de la vie psychique du sujet sans subir de transformation organisatrice.

Cette théorisation éclaire, de mon point de vue, l’analyse des processus transféro-contre-transférentiels à l’œuvre dans la séquence présentée en début de paragraphe, qui met en avant mon éprouvé de me sentir « une statue de plâtre » lorsque Marie est ma sculptrice puis ma crainte d’intruser son corps, de faire émerger des affects tellement violents qu’inélaborables chez Marie lorsque je la sculpterai, ainsi que la verbalisation de Marie qui me dira lorsque je l’aurai sculptée «  je n’aime pas qu’on me regarde, je me sens mal ». A mon sens, nous sommes bien là dans une production d’affects en symétrie.

 Plus avant, j’introduirai la notion de « resomatisation » de l’affect développée par J. Mac Dougall (1982, p.103) qui fait écho aux tensions corporelles de Marie. Cette resomatisation des affects est marquée par leurs retours à leurs seules origines biologiques. C’est une régression somatique à la place d’une régression psychique. Plutôt que de se laisser pénétrer psychiquement par ses propres émois, par ses représentations pulsionnelles, pour le sujet, le corps est le seul moyen qui reste aux affects mobilisés évacués par la psyché, clivés de leur pôle psychique, mais débordants, immaîtrisables. A la place de fantasmes et/ou de représentations, le corps répond pour faire face à un danger méconnu par des sensations corporelles ou pseudo-perceptions transitoires.

5.1.3    De la figuration posturale à la symbolisation primaire

 

Je commencerai cette élaboration à partir d’une situation clinique.

Lorsque je serai sculptrice de Jodelle, je ressentirai la nécessité de le faire avec délicatesse car je pressens son corps crispé. Je lui ferai doucement plier une jambe devant l’autre, ouvrir légèrement les bras repliés sur sa poitrine, le visage tourné face à elle, un sourire sur son visage. Sa verbalisation suite à cette séquence de jeu sera : « je me sens gênée ». Ce jeu dans une permutation des rôles, en lien avec le vécu de Jodelle, m’interpelle quant à une potentielle emprise corporelle et corrélativement psychique.

Cette séquence me renvoie au questionnement de la relation transféro-contre-transférentielle en termes de d’émotions non subjectivées et d’affects non élaborés, d’où cette interrogation : « Que peut-on faire raconter en tant que sculpteur au corps du sculpté de l’indicible de Soi ? ».

Il apparaît ici « une mise en scène » de vécus corporels archaïques du corps du sculpteur qu’il fait partager au corps du sculpté dans une expérience sensorielle prise dans la dynamique intersubjective qui produit une émotionnalité primaire au plus près du corps vécu ; fondement de l’affect et de la pensée. Cette mise en figuration posturale permet la réapparition de « représentations » enfouies, notamment celles concernant l’établissement d’un « Moi-peau », précurseur du Moi. En ce sens, D. Anzieu nous propose qu’il « n’y a rien dans l’esprit qui ne soit passé par les sens et la motricité. Toute fonction psychique se développe par appui sur une fonction corporelle transposée sur le plan mental »[37]. Ceci n’est pas sans nous renvoyer à la première forme du Moi en tant que Moi-sensation, sorte de Moi-ressenti grâce auquel l’enfant se sent vivre et se perçoit à travers ses sensations corporelles.

Dans ce modelage de postures corporelles expressives, il s’agit d’une mise en langage basée sur celui du corps, que je nommerai « métaphorisation corporelle ».

Je me dois de circonscrire le terme d’expressivité liée à la posture que le sculpteur donne au sculpté dans ce cadre de jeu. Le premier registre de l’expressivité est celui de l’affect et de ses formes. Ainsi, la posture donnée au sculpté raconte l’histoire de la position subjective du sculpteur, de sa posture interne. Aussi, l’un, le sculpteur, aura une forme d’emprise sur le corps du sculpté et ce déclenchement de cette pulsion d’emprise dans une visée créative renverrait  à une appropriation et une transformation de la « matière-corps » du sculpté. Cette forme d’emprise dans son mouvement tendrait à pouvoir agir son contre-transfert sur le corps de l’autre.

C’est ici que se joue, en partie, le partage d’affects non élaborés entre sculpteur et sculpté.

Afin de poursuivre, je reprendrai une séquence de jeu à même d’illustrer cette narrativité corporelle. Lorsque je sculpte Mickaël, je lui fais placer une jambe en appui arrière, l’autre jambe en avant, en appui sur son genou replié. Le haut de son corps est tendu vers le haut, un bras vers l’avant, l’autre en repli contre sa poitrine, comme s’il tendait un arc, le visage concentré vers un point virtuel. Suite à cette séquence, Mickaël me dira : « C’est trop marrant, j’ai l’impression d’être un guerrier ». La posture que j’ai donnée à Mickaël est une posture phallique que je me plais à regarder ; phallus tout-puissant du petit homme guerrier qui pourrait me laisser penser à ma part féminine et à mon fantasme inconscient de posséder cette toute-puissance phallique. Ma contre-attitude tranquille évoque pour moi ce qu’affirme ML. Roux : « la féminité (nécessaire à la bisexualité psychique chez les deux sexes) trouve son fondement dans cette acquisition possible de la passivité à l’égard de tout surgissement pulsionnel. Mais ce surgissement ne peut être tolérable pour la psyché que s’il est accepté »[38]. Cependant, je tiens à nuancer ma contre-attitude, celle-ci étant en prise avec ma subjectivité propre.

Par ailleurs, les séquences de sculpturation du corps de l’Autre présentées ci-dessus font référence au « corps-médium malléable » et en amont, à celui « d’objet malléable »[39] . Si selon M. Milner, et ce, par la suite R. Roussillon, cet aspect de l’objet médium-malléable circonscrit plusieurs propriétés, je me référerai particulièrement à l’une d’entre elles : « Si le médium malléable doit être à la fois indestructible et extrêmement sensible, c’est qu’il doit pouvoir être indéfiniment transformable tout en restant lui- même » [40]. Qui dit médium-malléable nous convoque à un potentiel accordage affectif et/ou sensoriel de l’expérience de l’entre-deux. Cette expérience ne peut prendre corps que dans l’échange d’une relation : jeu sculpteur/ sculpté, puis permutation des rôles de chacun. J’ajouterai que la malléabilité du médium devrait permettre l’expérience « d’objet transformationnel » au sens de C. Bollas (1989), cet objet désignant un processus psychique assimilable à des transformations internes. Plus avant, la recherche d’un tel « objet transformationnel » durant la vie est identifiable à des métamorphoses de l’être humain et doit être distingué de la quête d’un objet de désir beaucoup plus mentalisée.

Le modelage ou sculpturation du corps de l’Autre peut ainsi servir de mise en forme sensorielle, les productions « de statue » ou forme posturale peuvent servir de mise en forme écholaliques sensorielles de représentations partielles du corps.  « Cette introduction aux formes « échos » ou « en écho » constitue un jeu avec les formes « échos » sensorielles », jeu de création d’accordage affectif sensoriel visant à construire une dynamique interactive et affective » [41].

Toutefois, ce processus est empreint d’embûches visant à re-construire les représentations originaires des contenants psychiques à la jonction de la pensée verbale et non verbale à travers cette médiation corporelle particulière.

En effet, la sculpturation du corps de l’Autre constitue une projection de Soi au dehors (empreinte), métaphore projetée de l’enveloppe cutanée (élaboration psychique à la fois interne et externe) en tant que « métaphorisation corporelle ». Cette activité figurative constitue un temps et fonction auto (pour Soi) comme projection extérieure de la représentation du corps propre qui se matérialise dans la posture de l’objet-sujet modelé. Cette métaphorisation posturale remobilise le premier lien avec la mère, le tactile étant au carrefour de la relation psyché-soma dans l’investissement de la surface corporelle. La sculpturation du corps de l’autre, langue du corps et des sensations, permet à l’adolescent de mettre en image au moyen de la figuration posturale, une sensorialité non liée, fragmentée. Ainsi, les formes originaires de la représentation, conçues comme métabolisation par la psyché de données sensorielles, seraient matrices de l’activité de symbolisation, en lien avec le corporel. Dès lors, il est concevable de penser que le corps et l’organisation sensorielle conditionnent l’émergence de représentations d’où nous pouvons dégager la réouverture du processus de symbolisation, à partir de traces perceptives.

C’est bien en ce sens que Jodelle pourra verbaliser « sa gêne » à partir du contact corporel, gêne qui me parle de sa souffrance intrapsychique remobilisé par un « corps à corps » trop rapproché et dans le regard de l’Autre.

Afin de mettre en travail cette proximité corporelle, ce qu’elle convoque voire re-mobilise des processus psychiques du sculpteur sur le corps du sculpté, j’en viendrai à questionner ce qui est en attente d’élaboration. Pour ce, je vais, dans un premier temps, développer ce qu’il en est de la symbolisation primaire qui équivaut ici à la figuration posturale ; mise en forme posturale du corps du sculpté par le sculpteur.

Pour ce, je prendrai comme vignette clinique illustrative le jeu de couple avec Marie qui sera ma sculptrice. Elle me donnera, sans pouvoir me regarder, une posture droite avec un bras en avant et l’autre tendu vers le haut, mon visage tourné vers l’avant sans expression particulière. Je verbaliserai mon éprouvé comme tel : « Je me sens une statue de plâtre ».

Cette séquence me laisse associer au vécu corporel de Marie, corps fragmenté par le processus d’adolescence, corps-scène de ses conflits intrapsychiques. En ce sens, A. Birraux nous dira que « le travail de la puberté vient redoubler le risque de rupture, car à la nécessité inhérente à l’être humain de liaison du psychisme et du somatique, s’ajoute celle, ponctuelle de continuité entre la sexualité infantile et  la sexualité génitale. Ainsi, corps pubère et psyché infantile font en effet un sujet divisé, fragmenté »[42].

Aussi, je pourrais proposer que cette figuration posturale serait de l’ordre d’une « écriture de l’originaire » selon la conceptualisation de P. Aulagnier, donnant forme à une « corporéisation  figurative »[43]. Cette acception fait référence au pictogramme comme seule représentation qui puisse forger la psyché de son propre espace, de ses propres éprouvés affectifs, de ses propres productions. Le processus originaire ne connaît du monde que ses effets sur le soma, de même qu’il ne connaît de cette vie somatique que les conséquences de sa résonnance naturelle et constante avec ses mouvements d’investissements et de désinvestissement qui signent la vie psychique.

Toutefois, cette écriture de l’originaire, élément matriciel de l’activité de symbolisation, gagne à être pensée à partir de la dialectique du mouvement du sujet-sculpteur et du type de réponse produite par l’objet-sculpté à ce mouvement

Par ailleurs, la symbolisation, même dans ses formes premières, se fonde sur un jeu intersubjectif qu’elle cherche à figurer.

De mon point de vue, cette figuration posturale et mise en scène du corps de l’Autre, en tant que jeu intersubjectif, renvoie aux processus primaires; l’écriture dont usera le primaire possédant un méta-signe (signe relationnel) nécessaire pour fantasmer le désir présent entre le fantasmant et le désir imputé à cet Autre modelé dans cette mise en forme posturale et figurative. Certes, le processus primaire fait écho à une réalisation fantasmatique qui met en scène une relation de fusion, de possession, de maîtrise, à savoir deux espaces psychiques en interaction.

            Je vais maintenant développer plus avant ce qu’il en est des processus primaires, et plus particulièrement, ce qui donne au sujet accès à une symbolisation primaire dans ce jeu intersubjectif corporel. La symbolisation primaire va s’étayer sur la présence perceptive et sur la sensori-motricité. La symbolisation primaire se fonde donc sur le mode de présence, sur les éléments perceptifs et sur l’investissement pour faire un travail de mise en forme perceptive, de transformation sensori-motrice qui va rendre liable la matière psychique interne. Les propriétés de cet espace transitionnel proposent l’idée d’une topique externe capable de s’externaliser et d’être transformée par son transit projeté.

Aussi, cette symbolisation primaire n’est pensable que dans le parcours, dans la dialectique qui s’établit entre elles, dans le champ dialectique et inter-dépendant qui s’établit entre le rapport à l’objet sculpteur/sculpté, plus précisément dans un rapport au jeu et à « l’objeu » ; terme de F. Ponge repris par P. Fédida (1978, p.65) et R. Roussillon sur des acceptions différentes. Je centrerai ma réflexion dans la lignée conceptuelle et processuelle de R. Roussillon : « Grâce à la perception, la matière psychique de l’être va prendre forme […] grâce au champ moteur, elle va devenir transformable dans un transit externe »[44]. Ainsi, les premières formes du symbole prennent sens dans la conjonction de la part de Soi projetée et de l’Autre réceptacle, ce qui nous renvoie au jeu de Sculpturation du corps de l’Autre, cet Autre réceptacle  étant le corps dans son éprouvé psycho-corporel du sujet sculpté.

J’illustrerai mon cheminement de pensée à partir d’un jeu de couple où le sculpté a les yeux bandés, l’Autre devenant son guide.

J’ai les yeux bandés par un foulard. La personne qui me guide me donne à vivre une violence qu’elle m’impose dans une lutte intersubjective. Ses gestes brusques me font violence et malgré mon souhait de me détendre, ce lâcher-prise m’est impossible. J’éprouve une forme de malaise m’imaginant dans un combat au corps à corps. J’enrage intérieurement en prise avec cette intrusion dans mon espace corporel intime et le désir de repousser « un adversaire potentiel ». Après avoir ôté le bandeau, je dirai à Elisabeth ma sensation de déplaisir à m’être sentie modelée par ces gestes trop brusques, sans ménagements.

Nous pouvons alors avancer que ce processus de sculpturation à l’œuvre provoque une première externalisation d’une part de Soi dans un objeu vivant, le sculpté. C’est ce mouvement d’externalisation / internalisation qui caractérise le processus de symbolisation primaire. Se transfèrent ainsi dans l’objeu vivant (sculpté), aussi bien les propriétés de la matière de l’objet maternel que le fait que cet objet maternel contient quelque chose d’insaisissable. Dès lors, ce qui va être externalisé dans le sculpté c’est ce qui a été externalisé dans cet objet y compris l’insaisissable de Soi.

De ce point de vue, la symbolisation primaire est une symbolisation vivante où le sculpté devient le dépositaire de l’énigmatique voire de l’indicible du sculpteur que celui-ci pourra explorer, manipuler dans le jeu intersubjectif de Sculpturation.

 

5.1.4    De l’interaction corporelle au « Squiggle corporel »

 

            J’étayerai la proposition que je vais développer sur une séquence clinique issue d’un jeu de couple visant à sculpter le corps de son partenaire, sculpté, par une impulsion dynamique de la main ou  primum movens. Le mouvement corporel du sculpté fera retour sur le corps de son partenaire sculpteur, afin de lui donner une impulsion dynamique. Simultanément à cette impulsion, le sculpteur s’immobilisera dans la posture qu’il adoptait au moment de guider son partenaire. Ensuite, le sculpteur devient sculpté dans un même processus de jeu.

Maëlle est sculptrice. Elle me donne une impulsion sur le bras, laquelle sera le primum movens  d’un mouvement de tourbillon sur moi-même et de pas chassés sur le côté, mouvement que j’immobiliserai à proximité du corps de Maëlle, pour lui donner une impulsion sur la cuisse. Maëlle fait deux sauts en l’air pour venir me donner une impulsion sur l’épaule. Je fais deux tours sur moi-même et donne une impulsion sur l’épaule de Maëlle. J’immobilise mon mouvement. Maëlle s’élance sur le côté pour revenir vers moi avec une impulsion sur ma hanche qui suscite un mouvement de pas chassés, les mains élevées au dessus de mon visage. Je fais face à Maëlle pour revenir lui donner une impulsion sur le bras. Elle lève ses deux bras et tournoie sur elle-même.

            De mon point de vue, ces modalités d’interaction corporelle sont assimilables au « squiggle game », jeu d’échange utilisé par DW. Winnicott (1971.b). Initialement, le thérapeute laisse courir son crayon sur le papier, ce qui équivaut à l’impulsion dynamique du sculpteur sur le corps du sculpté, et l’enfant en fait quelque chose d’autre en continuant le dessin en référence au mouvement dans l’espace du corps du sculpté. Puis c’est au tour de l’enfant de commencer le squiggle, le sculpté devient sculpteur en lui donnant une impulsion corporelle, et au thérapeute de le transformer, mouvement induit chez le sculpté.

Cette modalité d’interaction, de co-création corporelle peut être entendable comme « une improvisation squiggle corporel » ; improvisation d’un mouvement dans l’espace induit par l’impulsion dynamique du corps du sculpteur sur celui du sculpté qui guidera à son tour son partenaire de façon à ce qu’il  fasse un mouvement singulier. Le propre de l’improvisation de ce mouvement qui peut se concevoir comme pris dans une dynamique « transféro-contre-transférentielle corporelle » est d’englober en un acte sensori- moteur et gesto-postural unique, spontané et créatif. Il s’agit alors d’une co-création dans l’instant d’un échange de regards, échanges de gestes-mouvements, échange d’émotionnalité corporelle dans un espace de jeu. Cet espace rend compte du plaisir du jeu dans la sphère psychocorporelle intersubjective et associative.

Certes, les liens que je peux tisser entre ce type de co-création corporelle en termes de « Squiggle corporel » et le Squiggle game de Winnicott reste une proposition ouverte dans mon chantier de recherche.

     Hypothèse 2 : L’articulation des jeux d’expression corporelle lors d’une même séance favoriserait les étapes d’un processus de différenciation/ subjectivation à travers le passage du singulier au groupal. De ce fait, le sujet adolescent introjecterait le corps groupal comme métaphore d’un corps unitaire, retrouvé.

 

5.2.1    De la narrativité corporelle en termes de passage du sujet au groupe favorisant un processus de différenciation/ subjectivation

 

            Je reviendrai dans un premier temps sur l’organisation, la construction des étapes de jeu inhérentes à chaque séance commençant par un temps individuel pour continuer par un jeu de couple, ce qui sous entend une relation duelle, suivie du même jeu avec des partenaires différents qui convoque le passage à une structure de groupe par le changement de partenaires successifs. Nous passons là d’un lien duel à la groupalité. Nous terminons chaque séance par un jeu groupal.

Aussi, je mettrai en chantier mon articulation théorico-clinique à partir du déroulement d’une séance clinique type.

La première consigne de jeu est un temps d’échauffement afin de pouvoir sentir son corps dans son expression sensori-motrice ; corps en mouvement éprouvé dans l’ici et maintenant. Nous nous situons donc dans le champ du singulier. Cette terminologie, selon R. Kaës « correspond à l’espace psychique individué qui marque de sa spécificité, la structure, l’histoire et la subjectivité d’un sujet singulier : son organisation pulsionnelle, ses fantasmes secondaires, ses mécanismes de défense […] ses identifications, ses relations d’objet, à savoir ce qui singularise son désir inconscient. […] C’est la tension entre être à soi-même sa propre fin et être maillon, bénéficiaire, serviteur et héritier d’une chaîne intersubjective et transgénérationnnelle qui définit le sujet comme sujet de l’inconscient pour la part qui revient à sa position comme sujet du groupe. De ce point de vue, la singularité de l’espace psychique privé coexiste avec les zones de réalité commune et partagée avec d’autres sujets »[45].

La deuxième consigne tend à choisir un partenaire afin de travailler en couple. L’un sculptera le corps de l’autre pour lui donner une posture particulière. Ensuite, le sculpteur va regarder sa statue. Au sein de ce couple, chacun va dire à l’Autre ce que lui a fait vivre ce jeu, puis il y aura une permutation des rôles : le sculpteur devient sculpté. Comme le propose R. Roussillon : « Le jeu intersubjectif contient de manière centrale la question de savoir comment l’autre-sujet, accepte de se rendre utilisable par le sujet pour […] commencer à symboliser la relation à l’objet lui-même. Il faut en effet différencier l’utilisation de l’objet pour symboliser, de la relation à symboliser ; c’est sur cette distinction que repose la capacité du jeu intersubjectif, c’est elle qui ouvre le processus de jeu. Le jeu intersubjectif a donc besoin pour se dérouler, d’une réponse active de l’autre-sujet » [46].

Ce jeu de couple permet au sujet adolescent d’amorcer un processus de différenciation  qui n’est pas sans remobiliser certaines angoisses. Celles-ci nous renvoient à des angoisses d’intrusion qui forment le résultat d’un  renversement passif /actif, processus retrouvé dans la permutation des rôles au sein des jeux de couple. Ces angoisses d’intrusion relèvent plus particulièrement durant l’adolescence d’angoisses identitaires et de la qualité à la fois hyperexcitante et hypermenaçante de l’objet. De par l’étendue et l’intensité des déliaisons ainsi induites, les enjeux sont considérables, entre le retour aux anciennes liaisons et la création de liaisons nouvelles. Ainsi, Ce processus de différenciation « permet l’exigence interne d’une pensée propre, l’appropriation d’un corps sexué, l’utilisation des capacités créatrices du sujet dans une démarche de désaliénation par rapport au pouvoir de l’Autre, et, par là même, de la transformation du Surmoi et de la constitution de l’Idéal du Moi»[47] à travers ce renversement passif/actif. Il s’agit donc d’une différenciation entre sujet et objet, entre objet narcissique et objet reconnu comme tel. Plus avant, la permutation des rôles passif/ actif au sein du couple convoque l’expérience pubertaire, comme expérience archaïque réactualisée sur cette même expérience, et son fondement sur le passage entre position passive et position active.

            Ensuite, au sein de l’organisation processuelle d’une séance type, le même jeu se fera à trois reprises avec des partenaires différents, ce qui amorce le passage à une structure de groupe à la base du processus de différenciation/ subjectivation. Ainsi, nous passons d’un lien duel à un lien groupal qui exige de l’adolescent qu’il fasse un choix dans une réciprocité d’accord avec ses différents partenaires. Cette nécessité de choix n’est certes pas sans exacerber les obstacles internes et externes, à l’appropriation par l’adolescent de ses propres désirs, de son identité propre, où l’incessant travail de déliaison-reliaison dans les domaines narcissiques et objectaux exige l’élaboration de compromis. C’est du type de déliaison (Green, 1990 ; Cahn, 1991) dont dépendent les modalités de la reliaison. La dimension économique s’avère ici décisive, qu’elle concerne la variable plaisir-déplaisir, le sort de l’excitation, la qualité de l’angoisse, l’intensité des affects pour tenter de relier les représentations entre elles. Ce sera justement là que se jouera le destin du processus de subjectivation, de l’objet subjectif à la symbolisation primaire et à la symbolisation secondaire comme à travers la possibilité de symboliser leurs propres processus.

Pour terminer, la dernière consigne visera à faire une sculpture groupale où chaque personne est en reliance corporelle avec un Autre, des Autres.

Afin de développer les processus induits dans ce jeu groupal final, je m’étayerai sur les travaux de R. Kaës concernant « la matrice groupale de la  subjectivation »[48], en reconsidérant tout d’abord un exemple clinique.

Elisabeth commence avec Marie qui va l’accompagner en lui donnant une impulsion sur la hanche. Elisabeth fait plusieurs pas de côté, un tour sur elle-même et revient face à Marie pour lui donner une impulsion sur le dessus de la main. Elisabeth s’immobilise les bras élevés au dessus de sa tête. Marie lève un bras,  fait trois pas vers l’avant, plusieurs en arrière, se retourne et donne une impulsion sur l’épaule d’Elisabeth qui fléchit les jambes, puis s’accroupit, mains posées sur le sol. Marie stoppe son mouvement les jambes fléchies, les bras horizontaux à la hauteur de sa poitrine. Maëlle entre en scène, donne une impulsion sur une épaule d’Elisabeth qui fléchit les jambes fait deux tours sur elle-même, se relève, jambes écartées, bras horizontaux au niveau des épaules puis donne une impulsion à Maëlle sur la cuisse. Elisabeth s’immobilise les jambes fléchies, le haut du corps penché sur un côté, un bras posé sur son genou, l’autre horizontal à sa poitrine et son regard vers le ciel. Maëlle s’élance comme une gazelle faisant plusieurs sauts, les bras élevés vers l’avant et vient donner une impulsion à Jodelle, levant un de ses bras vers le haut. Maëlle s’immobilise droite, un bras le long du corps, l’autre tendu face à elle. Jodelle lève son bras vers le haut, puis l’autre et penche sa tête en avant. J’entre en scène et donne une impulsion sur la hanche de Maëlle qui va donner une impulsion sur le bras horizontal d’Elisabeth. Maëlle s’immobilise le haut du corps penché en avant, ses mains posées sur ses pieds. Elisabeth me donne une impulsion sur l’épaule et je fais quatre pas en diagonale, les bras élevés face à moi pour donner une impulsion à Jodelle sur son bras levé. Je m’immobilise, repliée sur moi-même, buste penché sur mes genoux fléchis, et tête posée sur mes genoux. Jodelle lève son bras plus haut, relève l’autre fait un saut sur elle-même, s’immobilise de la sorte et vient donner une impulsion sur le bras d’Elisabeth, bras posé sur son genou. Elisabeth fait un bond sur elle-même et s’immobilise face à Jodelle droite, les jambes parallèles, les bras en direction de Maëlle et son visage la regardant.

            Ce premier temps de mise en figuration corporelle ou narrativité corporelle est à référer aux processus primaires selon la définition que j’ai donnée, dans le paragraphe précédent, de la symbolisation primaire.

Ensuite, chacun est amené à garder sa posture immobile et regarder la statue groupale de l’intérieur puis à en sortir pour aller s’asseoir sur sa chaise.

Alain demande : « Qu’avez- vous éprouvé durant ce jeu ? Quelle image du groupe en mouvement pouvez-vous imaginer ? »

Moi : « C’est plutôt compliqué au début mais lorsque le rythme et la synchronisation sont  introjectés, cela devient un jeu ». Image : « J’ai l’image d’une chenille qui se déroule ».

J’associe cette image du groupe au passage du singulier au pluriel, à un insecte mou, composé de plusieurs fragments accolés dans un état de repli, état fœtal vers un mouvement d’ouverture qui pourrait évoquer la naissance.

Elisabeth : « Oui en effet, plus on se lance, plus ça devient spontané ». Image : « le groupe m’a fait penser à un tourbillon ». Cette image évoque pour moi un corps groupal et/ou une enveloppe psychique groupale. Ce tourbillon me semble étrange, inquiétant.

Marie : « C’est difficile lorsque nous sommes plus de deux je n’y arrive pas très bien » Image : « un ver de terre qui naît ». Ce ver de terre me laisse penser à un corps groupal qui sort de la Terre- Mère dans une évocation d’une illusion groupale naissante.

Jodelle souriante «  J’ai peut-être fait n’importe quoi, je ne suis pas sûre, mais c’est vraiment bien ». Image : «  des poupées de chiffon qui dansent ». Du singulier dans le groupal. Ces poupées sont à référer au monde de l’enfance ; poupées de chiffon mou à l’instar d’un objet transitionnel, tel l’espace transitionnel du cadre de ce dispositif. La danse m’évoque une expressivité corporelle liée au plaisir et au rythme musical.

Maëlle : «  Ce n’est pas si facile à 4 mais bien plus marrant ». Image : «  des ballons qui jouent entre eux ». Rondeur des ballons, ballons colorés de l’enfance et/ou ballons dans l’intersubjectivité du jeu.

Ce temps de paroles met avant la représentation de mots par le fait de poser une parole sur son vécu et celui d’associer le groupe à une idée et/ou une image.

Globalement, ces associations me semblent rendre compte d’un lien intersubjectif dans un mouvement de subjectivation individuelle contenue dans une enveloppe psychique groupale. C’est à partir de ces métaphores que la distinction et l’énonciation sujet/groupe peut se mettre en jeu.

Dès lors, cette situation de groupe permet d’observer ce qu’est un espace intersubjectif et comment s’y agencent les processus de subjectivation dans la rencontre entre plusieurs sujets. Cette situation groupale ne peut pas être dissociable du mécanisme de « diffraction du transfert » (Kaës, 1988) qui apparaît comme une formation de représentations multiples d’une image, d’un objet, déposées inconsciemment en chacun des Autres. Ce processus contribue à organiser le travail de la pensée chez les adolescents dont l’espace psychique est fragilisé.

Aussi, le groupe comme ensemble intersubjectif requiert de ses sujets qu’ils concluent entre eux et avec l’ensemble des alliances qui les maintiennent assujettis aux effets de l’inconscient, mais aussi qui les structurent comme sujets capables de devenir des Je pensant leur place de sujet dans l’ensemble. R. Kaës soutient ainsi que la condition du processus de subjectivation est l’intersubjectivité, la subjectivation étant le processus de construction de la subjectivité : «  Pour devenir Je, le sujet devra se séparer du groupe dans lequel il aura pris place, dans la reconnaissance qu’il aura été et qu’il est sujet du groupe. Le groupe qui s’actualise dans cette situation est aussi un groupe qui le précède : il s’y sera constitué comme sujet du désir, des rêves, du refoulé et de la parole de plus d’un Autre. Cette séparation est la mesure du travail psychique qui s’accomplit dans le groupe » [49] ; mesure du processus de subjectivation. En somme, le processus de subjectivation se constitue sur un double processus : celui qui se produit en chaque sujet adolescent selon ses déterminants internes et celui qui se développe à partir de l’appareil psychique groupal.

  1. Selener (1991), dans sa réflexion sur « les apports des groupes au processus de développement de l’adolescent »[50], nous propose une pensée féconde dans la continuité de celles de R. Kaës et R. Cahn. Elle propose qu’au sein d’un groupe d’adolescents, les pairs deviennent des figures d’identification. Ces groupes de pairs remplissent la fonction du Moi Idéal dans un processus d’accession à l’identité de l’adolescent. Dans le groupe, l’adolescent dépose l’amour de Soi et sa difficulté à renoncer à la complémentarité. Les pairs deviennent alors des figures d’identification. Le groupe fournit à l’adolescent un espace transitionnel où il joue les entrelacs du psychisme et du social, espace de l’illusion et de la créativité. Par ailleurs, si le groupe contient des processus régressifs qui permettent de resignifier les liens primaires, les nouvelles identifications jouent un rôle important. La possibilité de partager des problématiques communes offre à l’adolescent sécurité et confiance.

De ce fait, le groupe accomplit les mêmes fonctions de soutien et d’appui du psychisme individuel que les groupes d’appartenance. Le groupe d’adolescents est ainsi un dispositif adapté pour que l’adolescent puisse penser et élaborer l’expérience de « crise pubertaire » en essayant de se connaître et de se penser, ceci à travers l’abord de la dynamique intra et intersubjective projetée dans la structure des rôles. C’est alors que l’adolescent devient en mesure de dramatiser son propre groupe interne en une mise en scène imaginaire entre plusieurs personnes et lui.

Ainsi, je proposerai que la dynamique corporelle groupale et la chaîne associative verbale qui s’ensuit permettent à l’adolescent de re-créer sa propre identité, la différenciant de l’identifié. Par ce biais, son identité subira des remaniements qui lui donneront accès à l’acceptation de ses modifications corporelles, d’où l’émergence d’une identité nouvelle corrélative du processus de subjectivation. En ce sens, subjectiver rend compte de l’adéquation de la pensée et/ou de l’acte avec le Soi, de l’adéquation entre le sens et l’être.

5.2.2    De la chaîne associative groupale comme réseau des processus primaires aux processus secondaires

 

Je commencerai cette partie illustrée par la vignette clinique d’un jeu groupal.

Mickaël commence à sculpter Maëlle dans une position agenouillée, le haut du corps et le visage repliés sur ses genoux. Elisabeth vient sculpter Mickaël qui aura un bras posé sur la tête de Maëlle, le dos arrondi, les jambes légèrement repliées et l’autre bras tendu sur le côté, la main ouverte vers le haut. Marie viendra poser la main d’Elisabeth dans celle ouverte de Mickaël, le corps d’Elisabeth sera tendu vers le haut, son visage penché, regardant Maëlle et son autre bras tendu et penché de côté, paume ouverte. Jodelle posera la main de Marie dans celle d’Elisabeth ouverte. Elle modèlera Marie dans une position en appui sur ses genoux légèrement fléchis, l’autre main posée sur l’un de ses genoux et le visage regardant le sol. Je viendrai modeler Jodelle, de façon à ce que la sculpture globale puisse former un cercle, un bras et une main posée sur l’épaule de Maëlle agenouillée, l’autre main en appui sur le pied d’Elisabeth. Alain viendra me faire asseoir en tailleur à côté de Jodelle une main sur son bras posé sur l’épaule de Maëlle, et mon autre main en appui sur celle de Jodelle, posée sur le pied d’Elisabeth.

Cette sculpture groupale forme un cercle où tous les corps sont en lien par le regard et le toucher. Cette sculpture tend vers le bas, le sol.

Ensuite, chacun à notre tour en commençant par le premier sculpteur Mickaël, nous sommes amenés à sortir de la sculpture pour la regarder de l’extérieur, en faire le tour, dire ce à quoi elle nous fait penser puis reprendre notre posture de statut de sorte à ce que le sculpteur suivant puisse à son tour visionner la forme globale de ce « tableau » et verbaliser ce qu’évoque pour lui cette sculpture groupale.

Verbalisation chacun étant tour à tour sorti de la sculpture groupale :

Marie : «  ça me fait penser à un escargot », ce qui me laisse associer à un hermaphrodite et une enveloppe psychique groupale. La représentation de l’escargot est une image nette en termes de signe.

Maëlle : «  On dirait une immense fleur et chaque personne serait un pétale ». Cette image me renvoie au passage du sujet au groupe.

Mickael : « Je ne sais pas mais c’est bizarre ». Bizarre fait écho à l’étrangeté, à un singulier pluriel bizarre et à une impossible figurabilité.

Jodelle : « On dirait les mailles ou les perles d’un même collier ». Nous sommes ici dans le champ du sujet au groupe dans une manifeste séduction qui évoque la féminité.

Moi : «  Cette scène de reliance tente de dire quelque chose…. cette position globale regardant le sol me fait penser à des personnes qui prient ou qui souffrent ». Mon association met en avant les notions de lien et de souffrance en termes d’idées.

Elisabeth : « C’est pour moi un tableau à peindre ». Cette image fait référence à la représentation, à la création artistique sachant qu’un tableau global requiert un cadre. Cette notion de création me fait penser que le groupe est en train de se créer.

Dans cette chaîne associative, nous retrouvons des choses figurables et d’autres non- figurables. Ces figurations et non-figurations sont à la fois liées et différenciées ; l’imaginaire individuel étant soit du côté de l’image, soit du côté de l’idée.

Il s’agit là d’un mouvement auto-représentatif où chaque membre du groupe s’identifie à la métaphore qu’il associe. Ce mouvement auto-représentatif amorce la boucle suivante du processus de symbolisation. Cette boucle prend naissance et motif dans le fait de reconnaître et faire reconnaître aux objets-autres sujets, le plaisir pris dans et par leur rencontre, d’interroger les autres sujets sur le plaisir pris avec le sujet lui-même, plaisir pris par l’Autre-sujet dans la rencontre mais aussi dans la séparation et la différenciation. Dans ce processus, la symbolisation se secondarise, elle se décale d’elle-même, pour constituer le plaisir de reconnaître, le plaisir de l’identité dans le symbole, reconnu dans sa valeur exploratrice de l’inconnu du plaisir de soi- même.

Aussi, cette vignette clinique nous montre de quelle manière la chaîne associative groupale prend appui sur les processus primaires à travers le passage d’une chaîne associative corporelle, posturale, à l’accès à la pensée en idée ou en image et à la mise en mots, référentiel des processus secondaires.

Les processus secondaires constitutifs de la transitionnalité secondaire sont caractérisés,  selon R. Roussillon, par la capacité à suspendre l’assignation immédiate de l’intériorité au Moi, de suspendre le jugement d’existence qui porte la marque du principe de réalité. Elle repose sur la simultanéité de la double affirmation « maintenant dedans »-« avant dehors », nécessaire à la prise en considération du type de processus par lequel le sujet s’est assimilé le contenu psychique auquel il est confronté. « Cette symbolisation secondaire repose sur « l’acte de pensée » qui caractérise le travail du préconscient ; c’est une modification intrapsychique autoplastique qui réalise par et dans la pensée un acte de symbolisation. L’acte de pensée est à l’origine de l’appropriation subjective de la pensée et plus globalement de l’organisation du préconscient par le biais de nouvelles liaisons ainsi effectuées. Son enjeu est la prise de conscience subjective. Articulé à cet acte de pensée, l’acte de parole vise à une modification auto-et/ou alloplastique au sein de la relation intersubjective aux objets. L’appareil de langage est utilisé comme appareil d’action au sein de la relation intersubjective »[51].

Dans notre vignette clinique, cet acte de parole est destiné à transmettre aux autres membres du groupe une pensée, plus précisément une mise en idées ou en images métaphoriques, en le réfléchissant simultanément. Il accompagne et complète donc l’acte de pensée au sein de l’intersubjectivité.

Par ailleurs, la chaîne associative groupale présentée ci-dessus (De l’escargot aux mailles ou perles d’un même collier en passant par l’immense fleur où chaque personne serait un pétale vers l’étrangeté, c’est bizarre, jusqu’à des personnes qui prient ou qui souffrent comme scène de reliance via un tableau à peindre) revient au champ de l’articulaire qui met en travail un processus de symbolisation par la liaison des processus primaires (figuration posturale) et secondaires (mise en pensée et en mot). Je me dois de revenir sur cette notion d’articulaire de façon à la préciser. La problématique de l’articulaire est une façon de concevoir le travail de symbolisation, d’une manière qui soit centrée sur une double dimension processuelle. Il ne s’agit pas seulement de se représenter le sujet, l’objet, la relation entre eux comme dans le modèle de la transitionnalité qui est un modèle à trois éléments. Il s’agit de concevoir un double travail de liaison sur la base du concept énoncé par A. Green (1982) d’une « double limite »[52].

L’articulaire tente de rendre compte d’une liaison intra-psychique rendue possible du fait du travail de liaison intersubjectif, intégrant le dehors, le groupe en l’occurrence, dans sa pluralité. La complexité de l’articulaire tend à concevoir la potentialité de pensée chez le sujet singulier grâce au travail par la pensée de l’Autre, des Autres, sachant que ce sont les productions imaginaires, qui sont au cœur des diverses modalités de mentalisation.

C’est dans la mesure où elles sont spécifiques de la groupalité du sujet et du groupe, l’une actualisant l’autre et réciproquement que sont remplies les conditions d’accès à une véritable articulation sujet-groupe. Cette conception de l’articulaire ne peut être conçue sans qu’y soit intégré le concept d’ « appareil psychique groupal » [53].

Ce qui, dans la médiation est pensé en termes de « transiter par » peut être formulé dans l’articulaire en terme d’organisation psychique d’essence groupale, commune au sujet et au groupe, selon des modalités théorisés par R. Kaës.

  1. Vacheret (2002) nous propose, en ce sens, que c’est dans le registre du préconscient que l’imaginaire vient se déployer. La spécificité du préconscient, d’un point de vue topique, possède un versant proche de l’inconscient s’exprimant selon les figurabilités propres aux processus primaires -figuration posturale- et un versant proche de la conscience qui s’exprime selon les modalités des processus secondaires. Cette bipolarité du préconscient constitue un espace de transit, espace transitionnel et espace intermédiaire d’échanges d’imaginaires qui se déploient par des représentations intermédiaires du sujet et du groupe, à l’instar de représentations intermédiaires. D’un point de vue économique, dans l’échange des imaginaires, il y a échange de potentialités identificatoires nouvelles.

Ainsi, la médiation groupale expression corporelle avec des adolescents constitue un triple étayage représentationnel : elle est organisatrice de la perception via la sensori-motricité inhérente au mouvement corporel, organisatrice de la vie émotionnelle par les éprouvés que le jeu intersubjectif suscite et organisatrice de la pensée, parlée en termes d’éprouvés corporels et/ou affectifs puis sous forme d’images métaphoriques.

Ce triple niveau d’organisation de la représentation peut constituer une enveloppe de contention ré-ordonnançant la déliaison corps/ psyché constitutive de l’adolescence. C’est le troisième niveau représentationnel correspondant à l’organisation de la pensée qui permet le passage entre processus primaires et processus secondaires par la pensée et la verbalisation associative des adolescents du groupe.

  • Le corps groupal, métaphore du corps unitaire retrouvé

 

J’illustrerai ce paragraphe à partir de la chaîne associative verbalisée par les adolescents suite à une séquence de jeu intersubjectif groupal. L’animateur du groupe demande aux participants : « Qu’avez-vous éprouvé durant ce jeu ? Quelle image du groupe en mouvement pouvez-vous imaginez ? »

Elisabeth, co-animatrice, participante, répondra : « Plus on se lance, plus le jeu devient spontané ». Elle associera le groupe en mouvement à cette image : « Le groupe m’a fait penser à un tourbillon ». Ce tourbillon me semble étrange, inquiétant. Ici, l’image du groupe fait écho à l’image d’un corps groupal.

Marie : « C’est difficile lorsque nous sommes plus de deux, je n’y arrivais pas très bien ». Image évoquée : «  Un ver de terre qui naît ». Ce ver de terre me fait imaginer un corps groupal qui sort de la Terre-mère, avec la pensée d’une illusion groupale naissante.

Jodelle : «  J’ai peut-être fait n’importe quoi, je ne suis pas sûre mais c’était vraiment bien ». Image : « Des poupées de chiffon qui dansent ensemble ». Nous sommes là dans le champ du singulier dans le groupal via l’intersubjectivité de la danse. Ces poupées de chiffon me font penser à l’objet transitionnel tel l’espace transitionnel de notre cadre-dispositif.

Maëlle : « Ce n’est pas si facile à quatre mais bien plus marrant ». Image : «  Des ballons qui jouent entre eux ». Champ du singulier dans l’intersubjectivité du jeu groupal.  La rondeur des ballons évoque pour moi le maternel.

Moi : «  C’est plutôt compliqué au début mais lorsque le rythme et la synchronisation entre nous s’installe, cela devient un jeu ». Image : «  L’image qui me vient est celle d’une chenille qui se déroule ». J’associe cette image du groupe au lien singulier/groupal par cet insecte mou, composé de plusieurs fragments accolés, dans un mouvement d’ouverture qui m’évoque la naissance.

Cette chaîne associative rend compte d’une illusion groupale naissante dans un mouvement d’ouverture.

Je ferai ici un lien entre le groupe représenté comme corps et la métaphore du corps individuel qui lui est associé au sein de la chaîne associative groupale à partir de la réflexion de B. Chouvier (2003).

Le déploiement de l’associativité groupale se fonde sur cette acception : « Créer le fond » en tant que fonction de holding remplie par le groupe à médiation. Cette fonction se symbolise par la question du fond. Les formes ne peuvent émerger dans le travail créateur qu’à partir d’un fondement préalablement assuré. « Cette assurance et cette confiance repose sur les assises narcissiques solides de l’arrière-fond de la psyché co-construit dans la relation à l’objet primaire »[54]. Le vécu groupal remobilise et réactualise dans l’illusionnement le narcissisme et ouvre le champ créateur sur un registre élationnel. Se sentant soutenu, l’adolescent peut alors se laisser aller, sans risque, à l’expression figurée de ses vécus internes.

Plus avant, la pensée d’Anzieu éclaire la prégnance de l’illusion groupale naissante contenue dans l’associativité groupale : « du tourbillon au ver de terre qui naît vers les poupées de chiffon qui dansent ensemble jusqu’aux ballons qui jouent entre eux et la chenille qui se déroule ».

Selon D. Anzieu (1986), le transfert sur le groupe comme objet et forme enveloppante s’opère à partir de l’identification de chacun à l’objet-groupe. Cette constitution du groupe comme objet de transfert s’effectue à partir de l’illusion groupale «  qui apporte une confiance de base, confiance en double continuité entre la réalité interne individuelle et la réalité psychique »[55]. Le fait de se retrouver tous « embarqués » dans les jeux intersubjectifs de l’expression corporelle procure une forme de contenant méta-individuel qui restaure une continuité originelle qui nourrit la créativité de tous et de chacun.

De plus, la représentation du groupe comme corps, si nous reprenons les métaphores du « vers de terre qui naît », celle « de la chenille qui se déroule », oscille entre une tentative pour être Corps, garantie première contre le sentiment impensable d’inexistence et le projet de reconstituer une unité mise à mal par l’étrangeté et la « métamorphose » (terme utilisé par Freud)  du corps adolescent. Être et Faire corps, c’est donner une forme à l’existence du corps fragmenté de l’adolescent, pour l’unifier. Ainsi, la représentation du groupe comme corps vient étayer la « re-corporéisation » du sujet adolescent, elle vient également garantir la défense contre ce vécu de  fragmentation  inhérent à la « métamorphose » du corps adolescent. Par ailleurs, cette représentation du groupe comme corps a fonction d’identité organisatrice et fondatrice du groupe comme cadre et se trouve substituée à la diversité interindividuelle en tant qu’identité d’enveloppe. De ce point de vue, je m’accorde avec D. Anzieu (1999) lorsqu’il affirme que « L’animateur, le projet de groupe, sa représentation comme matrice ont pour fonction de contenir les fantasmes psychiques, principalement inconscients, qui surviennent entre les membres »[56].

Dès lors, la chaîne associative et ses métaphores du corps groupal verbalisées par les adolescents, la co-animatrice et moi-même m’amènent à intégrer à mon cheminement de pensée, la réflexion de R. Kaës (1995) selon laquelle l’image du corps comme groupe se retourne dans l’image du groupe comme corps, ce en référence aux associations groupales. Le groupe devient le double du corps. « Leur trait commun est de fournir les fondements narcissiques de l’identification, et ce jeu d’équivalence est fondamental pour le transfert, dans le groupe, du narcissisme […] qu’il soutient  »[57].

L’image du corps devient groupe parce que celui-ci est le lieu et l’enjeu de la relation d’objet la plus apte à soutenir l’ordre symbolique. Si le Moi est d’abord un Moi corporel, le fait qu’il soit groupal est, d’une part, fondé dans ce que le corps est groupe. L’image du corps se construit par étayage sur les besoins corporels vitaux (corps réel), par étayage du Moi sur les zones investies par la pulsion (corps libidinal) et sur les expériences psychiques intersubjectives associées à ces étayages (corps symbolique). L’image du corps se construit simultanément et corrélativement avec le Moi et le lien intersubjectif.

De ce fait, nous pouvons dire que l’image du corps est formée comme un groupe interne, et qu’elle se prête à la figuration de celui-ci. Le corps est représentation et mémoire du corps des désirs : Le corps en son image, pour le sujet et pour l’Autre est société de désirs, de craintes, d’attirances et de répulsions. Il est d’abord association de son propre désir de Soi, auto-rassemblement érotique. Il est association de désir du corps de l’Autre, dans le corps maternel. Il est association/dissociation, condensation, diffraction : solitude, perte, manque, angoisse, asocial. C’est sur la base de cette expérience douloureuse que la groupalité de la représentation du corps de l’adolescent peut se transposer dans une image du groupe comme corps unifié dans la chaîne métaphorique groupale, tel que nous pouvons l’entendre à travers ces associations : « Des poupées de chiffons qui dansent ensemble », « des ballons qui jouent entre eux », « un ver de terre qui naît », « un tourbillon ».

De plus, l’image métaphorique est pareillement la médiation entre le corps et la pensée verbale. Les images soutiennent la capacité de penser en renouvelant les contenus psychiques. En même temps, elles participent au sentiment « d’être ensemble » en alimentant la capacité de chacun à se penser comme faisant partie d’un groupe. Ainsi, d’un côté, les images sont une enveloppe psychique individuelle qui renforce le réaménagement narcissique de l’adolescent et sa capacité à penser ses propres processus psychiques. D’un autre côté, elles sont aussi une enveloppe groupale qui recouvre les pensées collectives, en leur donnant une forme dans laquelle chacun se reconnaît et s’implique. En cela, les images sont des espèces de « peaux » qui font lien.

Par conséquent, je proposerai que le processus de mise en images métaphoriques, constitutif de la chaîne associative groupale, est un système de transposition où les mouvements expressifs ont la propriété de donner corps au psychisme. Il apparaît également comme point d’inscription des espaces linguistiques et corporels, comme lieu d’une expérience corporelle signifiée. Ainsi, la métaphoricité de l’image correspond à une exigence de travail imposée à la psyché, du fait de son lien au corporel ; la métaphore donne lieu à l’avènement du corps dans la parole. Elle est enjeu de sens, dans la mesure où elle offre au langage de l’adolescent le moyen de rejoindre son éprouvé corporel.

 

5.3       Hypothèse 3 : Par la médiation expression corporelle, l’adolescent en souffrance psychique pourrait accéder à une représentation de son corps propre.

 

  • L’adolescent et son corps dans la médiation groupale expression corporelle, un processus créateur

 

Il me paraît pertinent d’étayer cette réflexion sur la verbalisation de leurs éprouvés par les adolescents durant le temps d’échange groupal de paroles qui synthétise le vécu d’une séance. Jodelle dira : « C’est difficile d’être en accord avec Soi », Marie : « Comme tout le temps, je suis angoissée », Mickaël : « ça va », Maëlle : « Je viens de prendre du temps pour moi et ça m’a fait du bien ». Lors d’une autre séance, Jodelle s’exprimera ainsi : « Je me sens bien, détendue et je suis mieux avec moi », Marie : « Je suis toujours stressée mais cela est toujours présent », Maëlle : « ça m’a  fait du bien ».

            Tout d’abord, je me dois de circonscrire ce que j’entends par « représentation du corps » en référence à la conceptualisation d’A. Birraux[58]. Celle-ci renvoie à une qualité de mise en correspondance, d’ordonnancement plus adéquat à rendre compte du processus de construction du corps dans les registres conscient et inconscient, et de celui de son intégration dans le psychisme. Ce concept de représentation du corps prend en considération une tridimensionnalité : le corps des besoins comme corps matériel avec ses besoins primaires, le corps du désir ou corps libidinal, érogène qui organise les fantasmes, les parle, ou les agit et le corps du symbole : représentant du sujet qui participe des échanges avec le monde extérieur, acteur sur la scène sociale, engagé dans le langage. Ce dernier condense les exigences du corps des besoins et du corps des désirs, les soumet à la censure. Il est l’expression du sujet adolescent dans sa différence subjective.

Aussi, ces trois fonctions existant déjà chez l’enfant sont conflictualisées à l’adolescence, là où l’unité psyché/soma est menacée, avant de pouvoir trouver un sens nouveau. Pensée et corps sont embarqués dans la même tragédie, celle du deuil, d’une perte des repères. En effet, les représentations du corps physique de l’adolescent sont précaires puisque celui-ci garde dans son psychisme les repères de son corps d’enfant dans une non-familiarisation avec les modifications physiques de la puberté. Celles du corps libidinal sont bousculées par la révélation de la complémentarité des sexes, l’auto-érotisme ne suffit plus à satisfaire la pulsion et l’objet cherche sa re-définition dans une traduction nouvelle, celle de la primauté du génital. Cet accès à la génitalité nécessite donc un travail de détachement des objets œdipiens, associé à la découverte de l’objet sexué. Le corps symbolique mérite le nom d’image du corps de par son intrication entre contenus inconscients mais également irreprésentables.

Aussi, la fonction relationnelle du corps, médiatique, la manière dont il est perçu de l’extérieur, éprouvé, la valeur qu’on lui accorde, ont un caractère éminemment perceptif. Cette réalité synthétise l’estime de Soi, le narcissisme infantile sédimenté.

L’adolescent se voit alors confronté à un corps double : le corps de la petite enfance, familier, omnipotent, dans lequel sont sédimentées les traces des expériences successives de plaisir et de déplaisir  puis le corps pubère, nouveau, sexuel, non représentable parce qu’il est le lieu d’éprouvés inconnus, qu’aucun mot ne peut mettre en sens (c’est bien là où revêt toute la pertinence de l’Indicible de l’Adolescence). Ainsi, l’issue favorable de l’adolescence dépend de la capacité à unifier ces deux corps et dépend de la possibilité de ne pas rompre la trame de son histoire dans la mesure où l’adolescence est à la fois continuité et séparation.

Le corps adolescent devient le lieu de conflits internes, il est le représentant, le témoin. En ce sens, je ferai référence aux paroles de Marie suite à la séance d’expression corporelle : « Comme tout le temps, je suis angoissée ». L’angoisse de Marie fait écho à une internalité psychique conflictuelle qui vient se transférer sur et dans ses éprouvés du corps en mouvement au sein de l’intersubjectivité. C’est ici le corps qui devient dépositaire de son angoisse.

L’angoisse est l’affect qui met à mal le sentiment d’existence, empêchant toute mise en sens des éprouvés. En nommant cette angoisse, Marie vient nous parler de son éprouvé plus intime, de sa fragilité identitaire, affect de n’être personne et faillite de représentation adolescente liée au caractère inacceptable de la forme pulsionnelle. Je tiens à établir un lien entre cet affect d’angoisse et les tensions corporelles de Marie dans le jeu intersubjectif avec moi décrit plus haut (exercice de relaxation illustré dans ma première hypothèse) dans la mesure où le corps raconte l’histoire de l’expérience subjective et montre ce que le sujet ne vit pas de lui-même, fait sentir ce que le sujet ne peut pas signifier de lui, ce qui est clivé et/ou en attente d’appropriation subjective de la conscience réflexive.

            Par ailleurs, l’éprouvé du corps, de par sa possible expressivité prend une dimension créatrice qui va permettre à l’adolescent une potentielle ré-organisation de la représentation de son corps propre. Je partage en ce sens le point de vue de P. Gutton (2008) lorsqu’il affirme «  Créer, C’est d’abord éprouver […], Créer c’est ensuite partager des représentations [..], Créer, c’est enfin, s’identifier par un travail de sublimation […] L’adolescence est une esthétique de l’intersubjectivité  »[59]. Chaque ressenti ou geste est déjà un art, mais en deçà de la représentation, au plus près du corps.

Par ailleurs, « l’intrigue du processus créateur, c’est le processus par lequel le sujet va faire advenir et donner forme représentative à l’énigme qui l’habite, […] c’est le processus par lequel le sujet va tenter d’en faire entendre l’histoire à plus d’un autre »[60].

            Dans cette perspective, travail de subjectivation, travail d’intégration créatrice, travail de transformation se font « tissage » du travail de l’adolescence.

La création ou auto-création adolescente dépend des ouvertures de la sensorialité (sensori-motricité). L’importance de la sensorialité est précisément sa liaison avec la sensualité : à l’adolescence, là où la perception n’est plus « innocente ». Il n’est pas non plus suffisant de considérer le pubertaire comme un retour au corps ; il faut comprendre que ce retour comporte un étrange face à face entre le corps tendre et le corps sensuel. La confrontation avec Autrui s’effectue plus du côté de l’éprouvé que de l’affecté. L’éprouvé de la sensualité est soumis au principe de plaisir (corps libidinal), remanié par la puberté, la sensorialité reste du côté de l’auto-conservation (corps réel). « Le travail d’Adolescens est d’abord une dé-sensorialisation de la sensualité dès lors psychisée »[61].

En ce sens, la médiation groupale expression corporelle recouvre un processus de découverte, de « passage » d’un mode d’être à un autre par le mouvement entre création -production gestuelle -, éprouvés que font surgir cette co-production -corps libidinal- et la représentation du corps par l’avènement de la parole symbolisante dans l’intersubjectivité groupale. Lorsque Maëlle dira : « Je viens de prendre du temps pour moi et ça m’a fait du bien » puis lors d’une autre séance Jodelle s’exprimera ainsi: « Je me sens bien détendue et mieux avec moi », ces paroles rendent compte du plaisir sensoriel pris dans l’intersubjectivité des jeux corporels, et plus encore, d’une « revivification » narcissique.

Aussi, l’adolescent qui dit « Je » rend compte de l’appropriation subjective de ses composantes intrapsychiques, y compris défensives, qu’il reconnaît dès lors comme siennes et les accueille dans le lieu de son intériorité.

En ce sens, cette médiation corporelle est constitutive de « processus auto », de représentation corporelle et symbolique de Soi, ce qui fait écho aux paroles de Jodelle : « C’est difficile d’être en accord avec Soi ». Ces « processus auto » tels que les définit R. Roussillon (1995, p.1471)  font référence au fait que la subjectivité impose un travail d’auto-observation qui rend alors possible une auto-information et une auto-régulation du processus psychique lui-même.

Plus avant, il s’agit d’un travail intrapsychique « auto-méta »[62] sous l’égide d’un Moi-sujet. Ce travail aura tout au long d’une vie à s’approprier des traces traumatiques, des affects, des représentations, des réponses de Soi et de l’Autre, un travail de liaison et de mise en forme des excitations pulsionnelles internes et externes. Il revient donc au Moi-sujet adolescent d’assurer un travail fondamental d’« indexation de Soi » comme le stipule A. Green, un travail de « traduction/ détraduction » selon les termes de J. Laplanche permettant d’aménager la passivité fondamentale inhérente au transgénérationnel et de se ressaisir des traces issues des interactions précoces témoignant d’une passivité première à l’égard de l’environnement proche.

Nous pouvons alors proposer que l’expression corporelle provoque la réactualisation d’une mémoire corporelle ancrée dans l’archaïque et par le jeu intersubjectif puis la création gestuelle, elle permet une ré-interrogation voire une ré-organisation de la représentation du corps de l’adolescent

Ainsi, le développement de la capacité de percevoir son corps et de faire l’expérience dans son corps, de ce que l’on perçoit, représente un fil conducteur vers un processus thérapeutique. La représentation du corps constitue alors un élément de liaison qui permet non seulement de situer la fonction symbolique comme moment d’une subjectivité et d’une intersubjectivité enracinées dans le corps, mais aussi de rétablir le sujet adolescent dans son historicité corporelle.

 

  • Erotiser par la parole, le corps éprouvé

 

            Suite au premier temps d’échauffement qui consiste à marcher librement en chaussettes dans l’espace de la pièce de façon à sentir son corps, ses membres, le contact des pieds avec le sol, sentir si des tensions sont éprouvées, où elles le sont, faire des mouvements pour s’étirer, regarder autour de Soi, sentir sa respiration pour prendre conscience de l’ici et maintenant, nous retournons nous asseoir sur nos chaises afin de parler de nos éprouvés subjectifs.

Durant ce temps groupal d’échange de paroles, Marie dira : « Je me sens lourde », Mickaël souriant : « Je me sens bien », Elisabeth : « J’ai mal au dos », Maëlle : « J’ai mal au bras gauche », Jodelle : « J’ai chaud », Moi : « Je suis fatiguée et contente d’être là ».

Etant entendu que le corps prend place entre le somatique et le psychique, il entretient des relations privilégiées avec le narcissisme primaire, d’une part, et avec le préconscient, d’autre part. Il est à la fois le lieu de représentation, « un instrument » de transformation de l’énergie somatique et un médiateur entre le sujet et l’objet.

Selon I. Melo dans son article « Passages au corps », le travail de l’adolescence renvoie à « la nécessité à l’adolescence de faire émerger ce corps, de le constituer, de le rendre opérationnel à la croisée des chemins du pulsionnel, du narcissisme et du somatique » [63].Nous pouvons alors avancer que l’économie de l’articulation entre le soma et la psyché dépend de la potentialité transformatrice de l’excitation somatique par l’instance corporelle.

Ainsi, dans la médiation expression corporelle, corps et préconscient s’articulent dans le processus transformateur de la mise en forme psychique par le saisissement de l’éprouvé corporel donné à entendre par une parole posée sur celui-ci.

Ce temps de parole posée sur son éprouvé m’amène à considérer la réflexivité telle que la conceptualise R. Roussillon (2008, p.8). Il propose à cet effet que le sujet doit pouvoir se « sentir », s’auto-affecter des motions pulsionnelles et des affects, et plus particulièrement dans ma clinique des éprouvés corporels, qui le parcourent. Cette capacité à se sentir transitionnalise la vie pulsionnelle et affective, elle repose sur la capacité à constituer les sensations en messages symboliques, en signifiants. Ensuite, le sujet doit pouvoir « se voir » lui-même, c’est-à-dire être capable d’être à la fois là où il est, donc centré, et en même temps se considérer du point de vue de l’Autre, donc à distance et en saisissant le lien et la forme qui le réunissent et le séparent de l’Autre. Cet aspect de la réflexivité n’est pas sans faire écho au stade du miroir, immortalisé par J. Lacan.

Enfin, le sujet doit être capable de s’«entendre », c’est-à-dire de réfléchir à travers l’appareil du langage verbal, le jeu des transferts intrasystémiques qui le parcourent et de ressaisir dans les formes de celui-ci les formes précédentes de la réflexivité.

C’est le passage progressif de l’éprouvé corporel au statut de message intersubjectif par lequel s’opère le passage et la transformation du proprement corporel à la représentance psychique, qui sera capable de se saisir comme représentation psychique comme représentation de Soi ou de moments de Soi. Lorsque Mickaël nous dit : « Je me sens bien », je considère que par cette auto-représentation et cet affect d’accueil, Mickaël se sent et s’entend par la transformation d’une motion pulsionnelle, dans l’appareil du langage.

Par ailleurs, une forme particulière de la réflexivité permet aussi que des expériences érogènes -via le corps de l’adolescent en mouvement- se constituent en auto-érotismes remobilisables. De cette manière, la réflexivité inhérente aux processus « auto-méta » accompagnent une mise en sens de la ré-organisation de la représentation du corps de l’adolescent en souffrance psychique, étant à la base de sa réalité psychique. Le dédoublement du Moi, équivalent d’un double interne imaginaire permettant de s’auto-percevoir, le rapport de Soi à Soi, constitue un espace plus ou moins sécurisé et temporalisé.

             Ainsi, poser une parole sur son éprouvé permet à l’adolescent de dépasser la déliaison corps/ psyché inhérente à la puberté entendue comme « crise de la psyché » dans son intrication à la potentialité orgasmique de la sexualité qui implique une exigence de travail psychique. Cette parole rend possible une potentielle reliaison corps/psyché et une « liquidation de la conflictualité interne, c’est-à-dire aussi de la réactivité contradictoire du corps, ce qui le rendrait disponible pour le changement »[64]. Dès lors, en deçà du mouvement, s’opère une mise en jeu de l’imaginaire dont le corps est le théâtre. De cette réactivation pulsionnelle et fantasmatique, s’esquisse un élan créateur qui représente un temps de réinvestissement narcissique précédant le travail créateur d’élaboration psychique et d’appropriation subjective de l’éprouvé de Soi parlé. Pouvoir re-saisir l’éprouvé de Soi par une parole posée sur celui-ci : « Je me sens lourde », « J’ai chaud », permet une reprise de contact avec Soi, avec la représentation du corps propre via les associations qui se donnent à entendre au groupe.

 L’articulation de ce double « contact » rend compte d’un dialogue vivant avec le corps. De cette manière, corps et  parole peuvent offrir un « accrochage » aussi bien à l’un qu’à l’autre.

A cet effet, corps et parole se tissent dans un saisissement, une prise de conscience de l’éprouvé corporel qui offre une voie vers une potentielle représentation du corps en transformation de l’adolescent et sa ré-appropriation subjective.

En guise de conclusion…

 

Par mon cheminement de pensée, non exhaustif, certes, j’ai tenté de mettre en chantier quels processus intrapsychiques et intersubjectifs peuvent être en jeu, en « Je », au sein d’un dispositif à médiation corporelle particulier dans lequel je me suis immergée. D’un partage d’affects non élaborés par la métamorphose adolescente, de la possibilité offerte à l’adolescent de pouvoir expérimenter par la voie du sensoriel, ce qui surgit de cette expérience corporelle intersubjective, nous pouvons concevoir différents processus allant vers une individuation de l’éprouvé corporel et psychique, de son lien au pulsionnel, à la pensée métaphorique du corps éprouvé puis enfin à cette opportunité offerte pour « Un dire de Soi ».

Il me semble que cette expérience sensorielle, le corps dans son éprouvé, les représentations liées à ce ressenti sont autant de repères structurants pour « une prise en soin ». La médiation corporelle s’intéressant à la représentation du corps adolescent en ré-aménagement dans une réalité sensori-motrice et un vécu intrapsychique, intersubjectif fantasmé, il s’agirait alors d’une lecture du corps dans sa double appartenance, biologique et psychique.

Somme toute, la médiation thérapeutique corporelle et groupale devrait pouvoir s’inscrire dans un accompagnement corporel de la pensée.

Ce chantier de recherche reste ouvert…

 

 

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[1] BRUN.A, (2007), Médiations thérapeutiques et Psychoses infantiles, pp.13-30.

[2] BRUN.A, (2010), Perspectives générales et/ou groupales sur la médiation, pp.24-28.

[3] KAËS.R, (2010), « Les médiations entre les espaces psychiques dans les groupes », p.35.

[4] CHOUVIER. B, (2003), « Objet médiateur et groupalité », pp.15-27.

[5] FERRAGUT.H, (2008), Médiations corporelles dans la pratique des soins, p57.

[6] DECROUX. E, (1963), Paroles sur le mime, p.51.

[7] KRISTEVA. J, (1968), Langages, Pratiques et langages gestuels, p.85.

[8] PUJADE-RENAUD. C, (1977), Expression corporelle, langage du silence, p105.

[9]  ROSOLATO. G et Al, (1984), Art et fantasme, p.170.

[10] ANDREOLI. A, (1981), Eros et Changement. Le Corps en psychothérapie, pp.251-302.

[11] COSNIER. J et Al,  (1978),  Corps et langage en psychanalyse, p.2.

[12] FREUD. S, (1916-1917), Introduction à la psychanalyse, p.91.

[13] FREUD. S, (1923), le moi et le ça, pp.255-301.

[14] AULAGNIER. P, (1986), Corps et histoire, pp.99-141.

[15] Ibid., p.115.

[16] NIGOLAN.I, (2005), « Adolescence et psychosomatique », p.404.

[17] MARTY. F et al, (2002), Transactions narcissiques à l’adolescence, p.58.

[18] FREUD. S, (1905), Trois essais sur la théorie de la sexualité, p.111.

[19] SCHILDER. P, (1950), L’image du corps.

[20] DOLTO. F, (1938), L’image inconsciente du corps.

[21]  BIRRAUX. A, op.cit., p.59.

[22]  NASSIKAS. K, dir. et Al. , (2009), « Le Corps dans le langage des adolescents », pp.9-24.

[23]  SERRES. M, (1930), Les cinq sens, p.150.

[24] NASSIKAS. K, op.cit., pp.9-24.

[25] Voir note méthodologique : « L’observation clinique à visée implicative dans l’approche d’un groupe à médiation expression corporelle avec des adolescents en souffrance psychique : Caractéristiques et Limites ».

[26] DUMET.N, (2002), Clinique des troubles psychosomatiques, p.133.

[27] FREUD. S (1923), op.cit., p.125.

[28] REICH. W, (1933), L’analyse caractérielle, p.111.

[29] BIRRAUX.A, (1990), L’adolescent face à son corps.

[30] Tous les noms ou prénoms cités dans ce travail ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

[31] DANON-BOILEAU. L, (1999), « Affect, éprouvé, émotion, sentiments : notations terminologiques », p.11.

[32] GREEN.A, (1999), « Sur la discrimination et l’indiscrimination affect-représentation », pp.217-261.

[33] LEDOUX. M, (1992), Corps et création, p.163.

[34] Ibid., p.165.

[35] CICCONE.A, FRRANT.A, (2009), Honte, culpabilité et traumatisme, p.79.

[36] GREEN.A, (1999), op.cit., p.251.

[37] ANZIEU. D, (1984), « Fonctions du Moi- peau », pp.871-875.

[38] ROUX. ML, (1984), « Corps affectés et désaffectés », pp. 1473-1483.

[39] MILNER. M, (1977), « Le rôle de l’illusion dans la formation du symbole », pp. 841-874.

[40] ROUSSILLON. R, (1991), Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, p.130-147.

[41] KRAUSS. S, (2007), L’enfant autiste et le modelage, p. 41.

[42] BIRRAUX. A, op.cit., p.43.

[43] AULAGNIER. P, (1985), Corps et Histoire, pp.99-141.

[44] ROUSSILLON. R, (1998) « symbolisation primaire et identité », pp.60-88.

[45] KAËS. R, (2007), Un singulier pluriel, p.42.

[46] ROUSSILLON.R, (2001), Le plaisir et la répétition, p.23-24.

[47] CAHN.R, (2002), L’adolescent dans la psychanalyse, p.59.

[48] KAËS. R, (2006), « la matrice groupale de la subjectivation », pp .139-162.

[49] R. KAËS, (2006), op.cit., p.142.

[50] SELENER.G, (1991), « Les apports des groupes au processus de développement de l’adolescent », pp.67-74.

[51] ROUSSILLON.R, (1995), « La métapsychologie des processus et la transitionnalité », pp.1349-1515.

[52] GREEN.A, (1982), « La double limite », pp.267-283.

[53] KAËS.R, (1976), L’appareil psychique groupal.

[54] CHOUVIER.B, (2003), « Objet médiateur et groupalité », p.18.

[55] ANZIEU.D, (1986), « Cadre psychanalytique et enveloppes groupales », pp.256-367.

[56] ANZIEU.D, (1999), Le groupe et l’inconscient, p.237.

[57] KAËS.R, (1995), « Corps/groupe, réciprocités imaginaires », p.43.

[58] BIRRAUX.A, (1990), L’adolescent face à son corps.

[59] GUTTON.P, (2008), Le génie adolescent, p.49.

[60] ROUSSILLON.R, (2007), “L’incréé et son intrigue », p.X.

[61] GUTTON.P, Ibid., p.53.

[62] ROUSSILLON.R, (2001), le plaisir et la répétition, p.151.

[63] MELO.I, (2003), « Passages au corps », p.535.

[64] ANDREOLI. A, op.cit., p.261.

 

De la figuration à la symbolisation de l’indicible de l’Adolescence par la médiation groupale Expression Corporelle…

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